Sur les traces de l’Escadron Noir

 

 

Sur les traces de l’Escadron Noir,

Souvenir de campagne du 3ième Escadron du 2ième Régiment de Spahis Algériens de Reconnaissance,

 Un lecteur m'a fait parvenir une retranscription du livre "Sur les traces de l'Escadron Noir"

 Écrit par le Capitaine de SAUVEBEUF et Lieutenant de BUZONNIÈRE en 1946, soit antérieurement à "Burnous rouges et tombeaux blancs" qui lui a été écrit en 1953. On y retrouve beaucoup d'anecdotes du JMO, il retrace les souvenirs de campagne du 3ième Escadron du 2ième R.S.A.R., l'Escadron de BAULNY.

Le livre d'origine compte 116 pages, la retranscription 66. J'aimerais pouvoir consulter l'original pour respecter la mise en page à moins que quelqu'un veuille s'en charger, je lui ferais dans ce cas parvenir le fichier sous format Word.

La retranscription a certainement été faite à l'aide d'un OCR. – j'ai corrigé un certain nombre de fautes d'orthographe et revu la mise en page (marges, police d'écriture, tabulation, etc.) qui je le rappelle n'est pas celle d'origine.

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"Sur les traces de l’Escadron Noir"

(3ième Escadron du 2ième RSAR – Escadron De BAULNY)

 

Souvenir de campagne du 3ième Escadron du 2ième Régiment de Spahis Algériens de Reconnaissance,

 

PREFACE :

 

                Lorsqu’il fut décidé en 1943 de baptiser du nom "d’Escadron Noir" le 3ième Escadron du 2ième RSA, le capitaine de BAULNY réunit ses cadres et leur expliqua ce que signifiaient pour lui ces simples mots, rappel d’une piraterie dont les exploits légendaires semblaient quelque peu surannés. Notre ligne de conduite devait en effet être dictée par l’exemple de qualité de ces aventuriers ; nous devions suivre leur audace, leur fougue, leur mépris du danger, leur acharnement, leur fatalisme même, si nous voulions rester à la hauteur des traditions toujours brillantes de cet Escadron, et surtout ajouter des pages de victoire à la page héroïque des combats de la Horgne où le 3ième Escadron du 2ième Spahis à cheval sous les ordre du capitaine FERET Montra si brillamment jusqu’où pouvait l’entraîner le sentiment de son devoir et son esprit combatif.

                Dissout en juin 1940, le 3ième Escadron fut reconstitué en octobre 1940 sous les ordres du capitaine de la GRANGE et pris garnison à Tiaret. Le lieutenant BONAL, le capitaine de BAULNY et le capitaine ARDANT le préparèrent successivement à la revanche ardemment souhaitée par tous, obsédés par le souvenir des champs de bataille de la France de 40.

                En novembre 1942, les Américains débarquèrent en AFN, le régiment à cheval allait être transformé en régiment moderne. Le 3ième Escadron fut dissout en Avril 1943 pour renaître immédiatement après, animé par la personnalité de celui qui allait en devenir le guide et l’âme : le capitaine OGIER de BAULNY.

                L’Escadron embarqua pour la France le 8 août 1944  et quitta l’Afrique le 10 pour arriver en vue des côtes de Provence à l’aube du 15. Il effectua sa première reconnaissance le 20 août.

Il fit ses premiers prisonniers à la Bouilladise près de Calas, et reçut le baptême du feu dans la région Lyonnaise. Son premier mort tomba à Villefranche sur Saône.

 

Dates et Lieux où se trouvait le 3ième Escadron du 2ième RSAR :

                Du 21 août au 2 septembre : Grimaud, Sainte Zacharie, Calas, Lambesc, Lamanon, Tarascon, Rognonnas, Avignon, Remoulins, Bagnols, St Martin d’Ardèche, Le Chambon, Chazelles, Montrond les Bains, Tarare.

                2-3 septembre 44 : Anse, Villefranche,

                4-5-6 septembre : Poncey, Givry,

                7-8-9 septembre : St Loup, Citeaux, St Jean de Losne,

                10-11-12 septembre : Gray, Autrey, Bouhans, Champlitte, Mornay,

                13 septembre : Fayl-Billot, Carrefour de la Folie,

                14 septembre : La Ferte,

                16 au 20 septembre : Vauvillers, Corre,

                29 septembre : Chatenois,

                10 octobre : Vagney, Le Théâtre, Gerbamont,

                3 novembre : Le Tholy,

                20 novembre : Gérardmer, Longemer, (citation du papy à l’ordre du régiment),

                3 décembre : Retournemer, Balveurche,

                4 décembre : Le Collet,

                21 décembre : Fraize, Plainfaing, Le Gazon du Faing,

                22 décembre : Rudlin, Gazon Martin,

                6 janvier 45 : Couthenans,

                20 janvier : St Amé,

                3 février : La Poutroie, Orbey,

                4-5 février : Sultzeren,

                6 février : Munster,

                10 février : Couthenans, Rouffach, Gueberschwihr,

                3 Avril : Böbingen, Mannheim, Waghäusel,

                4-5-6 avril : Spök, Hambrücken,

                14 avril : Bilfingen,

                17 avril : Wildbad,

                18-19 avril : Wildberg,

                20-21 avril : Herneberg, Waldenbusch, Wolfschlugen, Nenhausen , Deckendorf,

                22 avril : Tuttlingen, Le Danube, Emmingen,

                23-24 avril : Stokach, Ludwigshafen, Le Lac de Constance,

                25-26 avril : Uberlingen,

                29 avril : Ravensburg, Wangen,

                30 avril : Heimenkirsch, Oberstaufen,

                1er mai : L’Autriche,

                2 mai : Riesenberg,

                6 mai : Weiler

 

                La neige qui était tombée en bourrasque au début du mois fondait rapidement, le monde renaissait brusquement au printemps. Il avait lui aussi senti qu’en ce jour du 7 mai, tout pouvait enfin respirer allégrement, le cauchemar dans lequel la France et l’univers étaient plongés prenait fin, laissant place à un espoir fou de renouveau. Oui, tous pouvaient être fiers, qui avaient ainsi participé à l’éclosion de cette ère nouvelle, et qui avaient surtout participé à imposer aux autres la preuve de la vitalité française.

                A tous ceux qui sont inscrits à l’ordre de la bataille de l’Escadron de débarquement et qui ne virent pas se lever ce jour inoubliable du 7mai : C’est à vous mes camarades, dont les sacrifices parsèment notre route victorieuse, que je dédie ces lignes. Nous tous qui vous avons survécu, nous tous qui avons repris notre vie de chaque jour, notre vie de Français, d’Afrique, et de toutes les Provinces de France, de Bretagne en Provence, d’Alsace au Pays Basque, nous gardons au fond de nous-mêmes le trésor sacré de votre souvenir.

 

 

 

TRAVERSEE ET DEBARQUEMENT

 

 

                Une animation inouïe règne sur la route  qui descend au port d’Oran. Tous les quais sont occupés par des Liberty Ships ou des LCT en cours de chargement. Les Liberty Ships sont des cargos américains de type très ordinaire avec trois ou quatre grues et cinq cales à deux étages. Les autres sont ces fameux bateaux de débarquement dont la proue s’ouvre sur la plage comme une porte à deux battants et dont peuvent s’échapper par leurs propres moyens chars et véhicules de combat destinés à l’assaut. Ce n’est que sur un liberty ship que nous devons embarquer, le Benson, mais le waterproofage que nous subissons, nous laisse néanmoins espérer un rôle actif dans le débarquement. Toutes les voitures sont parquées par catégorie suivant les directives sur une de ces steppes oranaises, où on les transforme en engins amphibies ; on plante des tuyaux de cheminée sur les capots des jeeps, on construit des superstructures sur les chars, on enduit surtout tous les moteurs d’une graisse fibreuse effroyable et dont on ne nous marchande pas la livraison. Avec cela, tout le monde peut rouler dans 1m50 d’eau pour le moins. Puis, par petites fractions et suivant un ordre établi, les voitures sont envoyées au port où les attend le lieutenant de SAUVEBEUF officier TQM du bateau avec une équipe de pointeurs qui travaillent dur une bonne partie de la journée, et s’évanouissent complètement entre-temps ; c’est que par hasard, tous les pointeurs sont d’Oran. C’est encore ici, le royaume de la paperasse. On doit fournir un nombre considérable de situations, et en 24 exemplaires. Si l’état nominatif varie d’un nom, nous sommes menacés de ne pas embarquer ; le Benson a pourtant assez bonne mine, l’équipage américain est accueillant, mais nous n’avons encore que peu de rapport avec eux, car ce sont des prisonniers italiens qui font la manœuvre des grues. Leur paresse et leur maladresse sont-elles voulues ? Elles semblent en tous cas très soutenues par les américains qui feront des observations aux sous-officiers de l’Escadron lorsque ceux-ci essaieront à plusieurs reprises d’exciter ces soi-disant travailleurs volontaires.

                Le bateau est déjà moitié plein de jeeps, dodges, half tracks, chars et TD. Chaque bateau forme une espèce de groupement tactique. Soudain, à 11heures du soir, un bruit épouvantable se produit au moment où un TD vient de disparaître dans une cale avec la grâce d’un éléphant, un jet de vapeur et d’étincelles monte à 50 mètres en l’air et une fuite éperdue rassemble sur les coursives et précipite dans l’escalier toute la bande d’italiens dont les hurlements doivent s’entendre de loin. Le TD était trop lourd pour la grue qui s’est cassée ; il est tombé et a brisé la cale comme à l’emporte pièce. Les dégâts sont importants ; le commandant est formel, la réparation ne pourra se faire qu’en Amérique et, sous les yeux subitement radieux de l’équipage, on commence à débarquer tranquillement ce qu’on avait eu tant de mal à ranger. Tout ceci ne serait pas dramatique si l’on pouvait nous affecter un autre bateau, mais il parait qu’ils sont déjà tous retenus; et pendant vingt-quatre heures, nous restons dans l’expectative, devant la perspective de voir partir sans nous notre combat command. Enfin arrive à quai un autre LS dont vraisemblablement le nom évocateur de Crosby Noyes a jusqu’à présent éloigné les amateurs. Nous sommes trop heureux malgré ce curieux présage de recommencer cette fois, à allure accélérée, le chargement auquel on est maintenant tout à fait habitué.

                Dernier gueuleton à Oran. Dernier au revoir aux familles ou aux amis, et chacun muni de son sac peint aux chiffres TQM coiffé du casque portant également les mêmes inscriptions monte plus ou moins légèrement l’escalier du bord. Peu de temps après, le Noyes quitte le quai et va rejoindre à quelques milles de la jetée un certain nombre de liberty ships qui nous ont devancés. C’est là que se passera notre première nuit de traversée, à quelques encablures d’Oran. Les conversations ne chôment pas sur le pont ce soir-là. L’excitation est à son comble. On ne peut dire que le confort soit merveilleux mais personne ne songe à se plaindre. Tout le monde est entassé dans deux cales sur des couchettes métalliques à quatre étages et si resserrées que l’on peut à peine se glisser entre les rangées. Une partie d’une cale est encombrée du ravitaillement destiné à notre traversée et aux prisonniers que notre bateau doit ramener. Il y a là au moins deux mois de rations, et le capitaine GIRAUD, commandant d’armes du bateau aura beau dire, le tas de rations en dix jours baissera dans des conditions étonnantes. Un mois après d’ailleurs on trouvera encore dans le fond des coffres, boites de confitures, conserves et jus de fruits.

La toilette se fait sur le pont où l’on veut ; c’est également où l’on veut que l’on s’installe pour les repas qui sont au nombre de trois par jour suivant le système de distributions individuelles. Le matin à 7H30, omelette, pain, beurre, café. A midi, sandwich au pâté et jus de fruit. Le soir pâté, beans, thé. Nous découvrons les beans et sommes satisfaits de cette nouvelle alimentation, sentiment qui sera bien éphémère.

Tout l’Escadron n’a pas embarqué sur le Crosby Noyes, la moitié du personnel est encore à terre et s’apprête à prendre passage sur un magnifique paquebot qui transportera rapidement et confortablement trois ou quatre mille passagers. Notre bateau d’ailleurs contient d’autres unités que l’Escadron, il y a des gens du 3ième Chasseurs, des Zouaves, du Génie et d’un bataillon médical.

La première journée fut occupée par des exercices de toutes sortes, alerte incendie, alerte avion, exercice d’évacuation; chacun apprit dans quel bateau de sauvetage il devait se précipiter et chacun reçut une espèce de ceinture en caoutchouc à laquelle on pouvait adapter deux petits tubes d’air comprimé. En appuyant sur la poignée de la ceinture les tubes se rompaient et la ceinture se gonflait instantanément. Je ne comprends pas encore comment il n’y a pas eu plus de malins plaisants à faire fonctionner la ceinture du voisin. C’est que, malgré les plaisanteries qui fusaient de tous côtés, malgré l’optimisme invariable que l’on pouvait lire dans tous les yeux, dans le fond des cœurs sourdait une certaine appréhension (mines sous-marines, avions, vedettes ou torpilleurs) : que de dangers possibles pour notre convoi de 24 navires entourés de trois ou quatre petit bateaux d’escorte.

                Après avoir changé de cap à plusieurs reprises et de façon inattendue, nous faisons route assez régulièrement vers le nord-est. La mer est d’huile, il fait un temps rêvé pour une croisière de plaisir à la grande satisfaction de ceux qui redoutent le mal de mer. Le temps passe très vite à ne rien faire. On lit, on cause, on joue aux cartes, on écrit, on dort surtout. L’aspirant CHEVALIER fait le portrait de toutes les femmes des officiers de l’équipage américain d’après des photos horribles qu’il transforme en véritables jouvencelles. Le matin, a lieu, parfois sur le pont, un décrassage épique qui se termine devant les lances à incendie et le soir quelques privilégiés se réunissent dans la cabine du commandant pour entendre les nouvelles de France. Pas un mot de notre armada, on ne parle pas des combats de Normandie auxquels nous brûlons d’ajouter notre note.

                Les côtes de Sardaigne et de Corse sont aperçues au loin. Le 13 août le commandant nous annonce que le débarquement aura lieu le 15 dans la baie de St Tropez. Le capitaine de BAULNY réunit alors les cadres dans une cale. On déplie cartes et plans directeurs, dont certains portent les emplacements de blockhaus, barrages de mines, barricades et des renseignements sur la valeur et l’identité des troupes allemandes d’en face. Toutes les missions éventuelles sont étudiées très sérieusement, chacun connaît par cœur la géographie des environs de St Tropez.

                15 AOUT - Une certaine agitation a régné toute la nuit sur le pont d’où l’on entend de nombreux chuchotements. A l’aube la curiosité a chassée tout le monde de sa couchette et le spectacle en vaut vraiment la peine. A perte de vue, devant, derrière, à droite, à gauche, ce ne sont que bateaux de tout modèle, la radio nous apprendra qu’il y en avait 400. 200 convois comme le nôtre qui, partis de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, de Sicile et d’Italie, D’AOF et d’Amérique, se sont retrouvés à la date fatidique du 15 août devant ce petit coin de côte provençale. Quelle vue grandiose !

Nous avons la joie de reconnaître parmi les mastodontes croisant devant nous, l’élégante silhouette d’un cuirassé battant pavillon tricolore : "la marine française est présente au rendez vous".

                Une canonnade lointaine nous parvient, l’assaut a donc débuté. Pour nous commence l’attente du débarquement, attente infernale de trois jours, trois jours durant lesquels notre imagination court les routes à la suite des unités qui ont déjà pris pied et dont nous devrions être la reconnaissance ; trois jours durant lesquels nous enrageons de notre inaction, de notre ignorance, car la radio se montre très vague sur la progression des troupes, trois jours enfin au cours desquels se heurtent sans cesse les caractères énervés de tous. Le capitaine de BAULNY se rend compte de cette tension et obtient du commandant l’autorisation de se baigner. Aussitôt l’atmosphère change, les rires reviennent et de nombreux nageurs évoluent dans une eau plus ou moins limpide autour de la coque du Crosby Noyes. TRAWCZETOW, champion du Maroc de plongeon de haut vol, nous donne du haut du pont quelques aperçus de sa souplesse. A la jumelle on s’aperçoit que sur d’autres bateaux du convoi notre exemple a été suivi.

                Chaque soir est animé par la visite de quelques avions allemands qui révolutionnent le secteur. Dès le signal d’alerte, tout le monde doit se précipiter dans la cale, cependant que l’équipage américain se rue aux pièces de DCA et écarquille les yeux pour essayer de distinguer dans le crépuscule l’ombre de l’appareil signalé. Ils y arrivent souvent, guidés par le tir traceur d’un autre bateau et le claquement des mitrailleuses lourdes et canons est assourdissant. On s’enthousiasme du rapprochement des éclatements des avions ennemis, mais hélas il ne nous fut pas donné d’en voir un sombrer à nos côtés. Par contre à deux reprises un transport fut coulé à quelques milles de nous.

Le 18 un orage épouvantable éclate brusquement et la foudre s’amuse comme à la foire, à descendre tous les ballons protecteurs planant au-dessus du convoi. Le nôtre rapidement amené est sauvé de justesse.

                Cette situation ne peut tout de même pas durer indéfiniment. Nous hélons chaque bateau de débarquement qui passe dans notre voisinage et enfin un GMC amphibie vient nous annoncer l’arrivée de l’équipe de "Crusaders" ; ainsi s’appelle les marins américains spécialistes des manœuvres de grues sur ponton mouvant. De fait en un temps record le bateau se vide, non sans mal à la fin, car le temps se gâte et le transbordement des TD par gros temps n’est pas opération facile.

 

 

 

TERRE DE FRANCE.

 

Ces premiers parfums de la terre française, ces derniers mètres qui nous séparent de la côte française, ces premiers pas sur le sol de France, autant de souvenirs qui resteront gravés dans le cœur de ceux qui vivent ces heures. Il y a si longtemps que l’on espère ce moment, tant de mois que l’on attend cette revanche, tant d’années parfois que l’on a foulé ce sol, et cet exil a fini par tant peser que c’est bouleversé par l’émotion que chacun saute des landing-crafts sur le sable humide de la plage de St Maxime. Certains s’arrêtent pour ramasser une poignée de sable, la laissant glisser d’une main dans l’autre, l’admirant, l’aimant, car ce sable représente pour nous l’accueil de la France. Il nous semble que cette plage nue est profondément, gravement heureuse de nous sentir ici et ce sentiment fait que chacun monte seul, sans parler, la petite dune qui conduit à la route où se rassemble les véhicules.

 

 

LA POURSUITE

 

JOURNAL DE MARCHE

 

 

21 août. L’Escadron est rassemblé à Grimaud. Il y a déjà longtemps que le 4ième  Escadron du capitaine BAUDOUIN est parti en direction de Toulon sans attendre le Peloton COETLOGON trop long à débarquer et qui sera pendant quelques jours détaché chez nous.

 

                La première patrouille demandée à l’Escadron n’est pas des plus réussies. Il n’y avait encore ni AM ni officier. C’est le Dodge Beni-ounif qui part avec le S/LT DJIDDAR de l’EHR. Il ne va pas loin car à un tournant, voulant éviter un GMC américain marchant à gauche et trop vite, il roule dans un ravin. Heureusement les dégâts sont minimes et l’on en est quitte pour une forte émotion. Ce n’est pas le moment pour casser les voitures. Les routes à vrai dire sont extrêmement dangereuses. La bataille de l’essence et du ravitaillement est commencée et les GMC sillonnent ces petites routes de Provence, parfumées et sinueuses, nullement conçues pour une telle utilisation.

 

22 Août. La situation s’éclaircit. Les allemands sont en pleine retraite et il faut les rattraper. Tout marche très bien, les prévisions les plus optimistes sont dépassées.

                Grimaud – Lagarde Frainet – Gonfaron – Brignoles – Trouves – Sainte Zacharie – Tel est notre premier mouvement.

                Nous arrivons à Ste Zacharie en fin d’après-midi. La poussière de la route et les gaz d’échappement ont irrité bien des yeux.

 

23 août. Départ précipité de Ste Zacharie – Enervement quasi général. Peu de routes et étroites, l’Escadron a du mal à trouver l’espace vital pour se rassembler sans se mêler aux autres unités.

                Le premier objectif est le carrefour de la pomme. Malheureusement depuis la veille, il n’y a plus un boche. C’est encore raté. Du moins avons-nous enfin une mission intéressante, parvenir coûte que coûte à la station radio de St Calas, et tenter d’en empêcher le sabotage. Bien entendu c’est le premier Peloton qui a l’honneur de cette première mission. L’itinéraire est assez compliqué ; on se trompe, et tout le monde se trouve embringué dans le village de MIMET qu’un pont sauté transforme en horrible cul de sac où vient échouer le command car du colonel. Tant bien que mal nous nous en sortons, les AM passent à 1km de canons allemands qui n’ouvrent pas le feu. Un fil barre la route par terre. Personne n’y prend garde, mais on saura par la suite qu’un motard bien intentionné l’ayant déplacé, une jeep américaine qui suivait a sauté sur une mine ainsi amorcée. On approche de St CALAS, mais RUBIO dans l’AM de tête a beau écarquiller les yeux, pas le moindre pylône en vue. Un indigène interpellé nous apprend alors que la station a sauté il y a trois jours et que d’ailleurs nous ne sommes pas les premiers français à y venir. Un Peloton du troisième chasseur nous y a en effet précédé de quelques heures. Déception. Il est vrai qu’une manœuvre maladroite des tireurs a déjà permis à Bizerte et Berneuse de donner de la voix.

                Le soir on part brusquement à 18 heures et après avoir traversé ce pays aux noms poétiques de ROCQUEFAVOUR, ESQUILLE, St CANNAT, l’Escadron arrive pour la nuit à LAMBESC, encore fumant des explosions d’un train de munitions arrêté au milieu de la ville. BAYEUX est accidenté et CINI le conducteur du capitaine est assez grièvement blessé.

 

 

LAMANON – SENAR – CAVAILLON.

 

                24 aout. A 18 heures, on quitte CAVAILLON pour TARASCON . L’accueil que nous recevons dans cette région dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Dès que nous arrivons dans le moindre village, chaque voiture se trouve submergée par un nombre inouï d’hommes, d’enfants de femmes, de jeunes filles surtout, riant, criant, pleurant, nous embrassant à bouche que veux-tu ? Que les cavaillonnaises sont donc jolies avec leurs jupes à fleurs, leurs corsages ajourés, arrêtant les voitures malgré les protestations des chefs de Peloton que ces ovations, causes de retard continuels, finissent par agacer. Et si l’on ne s’arrête pas : il suffit de lever le bras pour recevoir, raisins, pommes, poires, ou bouteilles de vins cachetées. Je sais certaines AM qui, en quelques heures ont reçu une bonne douzaine de ces bouteilles qui devaient agrémenter notre trajet jusqu’en Bourgogne. Vraiment la guerre commence à devenir dangereuse car l’on risque sans cesse, si l’on ne fait pas attention de recevoir une pomme ou une grappe de raisin dans le figure ; or, nous marchons souvent à plus de 30 miles.

                Le crépuscule n’atténue nullement l’enthousiasme ni les manifestations de ceux que nous libérons si facilement. Arrivés à St Remi à 10 heures du soir, il nous est presque impossible de traverser cette agglomération pourtant peu importante, alors qu’on nous signale une colonne allemande progressant de l’autre côté. Inutile d’essayer de faire entendre raison à cette foule ivre de sa libération. La guerre est finie, chantons, crions, buvons, dansons, cela seul compte.

                Tout cela atteint son apogée à Tarascon où nous arrivons par nuit noire. L’agitation ne se manifeste pas tout de suite. C’est que l’on ne nous attendait que le lendemain, et le capitaine se fit reprocher sa promptitude par le maire désolé de ne pouvoir nous accueillir dignement.

                En quelques minutes cependant toute la ville est dans les rues et ce n’est pas sans mal que les Pelotons peuvent rejoindre leurs emplacements de repos.

                Une reconnaissance de ponts nous est d’ailleurs demandée vers 2 heures du matin. Il en résulte que ponts et portières sont détruits.

                On ne peut passer le Rhône aux environs de Tarascon.

 

25 août  à Avignon,

L’AM  "Belliqueuse" passe la Durance à gué à Rognonnas à 10heures et va faire le tour d’Avignon. Les rues sont vides et les rares passants ne comprennent pas qu’ils voient des français. Il y a encore quelques allemands et le MDL CAZAUX fait le premier prisonnier du 1er Peloton. Dans le courant de l’après-midi la jeep Bergerac trouve la ville transformée : la grande place est noire de monde, et le MDL AGUERA se trouve transporté en triomphe jusque dans la grande salle de la mairie. On lui présente un micro ; le voilà faisant un discours, pour demander des cartes, car nous sommes depuis longtemps sortis des cartes du débarquement.

                Quelques heures après, les troupes américaines arriveront venant de l’Est.

 

 

 

28 août : la route très encaissée de Vallignieres est jonchée de cadavre d’une centaine de voitures allemandes détruites par l’aviation.

                Nous arrivons le soir au bord de l’Ardèche à St Martin, mais l’essence ne suivant pas, il nous faudra y attendre 48heures.

 

                LA JEEP BAYEUX ET SON EQUIPAGE (celle du capitaine de Baulny)

Le capitaine, depuis Lamberg (23 août), n’a plus de conducteur. Par qui remplacer CINI ? ( blessé assez grièvement lors de l’accident de Bayeux). C’est à ce problème délicat qu’il réfléchit lorsque l’aborde un civil à l’allure assez avenante "Dites, mon capitaine, il n’y a pas de place chez vous ? Eh bien voilà ! Je sais conduire ; j’ai fait la guerre de 40 dans les chenillettes. Dans le fond je partirais bien. Donnez-moi seulement 5 minutes, pour aller prévenir ma femme et aller chercher une brosse à dents". Coïncidence ! C’est ainsi que fut embauché à l’essai le brigadier GRIFFRATH, essai qui devait être concluant. Architecte dans le civil et grand raconteur de coups, toujours prêt à rire, il devait être pour le capitaine bien plus qu’un conducteur, un ami qui ne le quitta jamais d’une semelle, sachant quand il fallait tempérer son imprudence, quand il fallait aussi dire la blague qui remonte le moral.

 

                Suite du journal de marche :

La 30 août le plein est fait. On repart par des itinéraires différents. Tout le monde se retrouve le soir à Vallon à 18h.

Une partie de l’Escadron continue sur Vogue, le 1e Peloton passe la nuit à Valozeres où les FFI nous prenant pour des allemands évacuent immédiatement le village qu’ils venaient de libérer.

31 août : longue étape Aubenas, Entraigues, Mezilhac où l’on laisse le M8 Belfort  qui ne peut suivre. Il y restera plus d’un mois.

1e septembre : nous avons dépassé Lyon en latitude. Les allemands sont rattrapés ?

 Le contact est imminent !!!!!!!

 

 

                2 septembre 44, le Peloton de BUZONNIÈRE de l’Escadron de BAULNY arrive à Lozanne. Il comprend 3 automitrailleuses : la "Bienvenue", la "Bigorneuse", la "Bichonnée", 2 Jeeps "Bigorre" et "Biribi", un canon d’assaut "Bizerte" et 3 véhicules de soutien.

                A 15 heures les ordres tombent, nous devons reconnaître le pont sur l’Azergues à Anses, et l’empêcher de sauter si cela n’est pas déjà fait. Anses se trouve sur la nationale 6 à 20km au nord de Lyon et cette route est sillonnée de jour comme de nuit par des convois Allemands.

                Le Peloton arrive à Lucenay 1 heure après sous une pluie battante en empruntant une route parallèle. On aperçoit entre les arbres des convois allemands à 1500 m, se dirigeant vers Anses sur une route parallèle. D’après les habitants de Lucenay des troupes à pied font haltes dans le bois situé au sud de notre objectif. Ils disent Anses occupé.

                 Sont désignées de patrouille : "Bigorneuse" "Bichonnée" "Bienvenue" "Bigorre" et "Bizerte", le reste du Peloton restant en soutien.

                La patrouille devra faire un bond de 2km, ouvrir sur ordre le feu sur la grand route et le bois, puis Bizerte restera sur place en continuant à tirer tandis que les AM se dirigeront rapidement sur le pont qu’elle aborderont par derrière.

                Dès l’ouverture du feu une voiture allemande fait explosion et arrête le convoi, des cyclistes sont dispersés, puis la patrouille glisse sans bruit vers son objectif.

                Le village tous volets clos est désert. Bigorneuse qui marche en tête est toute aussi surprise que l’ennemi de déboucher soudain à quelques mètres du pont qu’elle balaye énergiquement à la mitrailleuse. Le nettoyage est réussi, rien ne bouge sur le pont.

Un seul allemand a eu le temps de tirer, un autre, les bras levés, semble avoir surgi de dessous la voiture. A celui-là, le MDL GUERIN chef de voiture, dit "attends, attends que j’abandonne jumelles, micro et cartes pour braquer sur toi mon revolver".

                Le pont est prêt à sauter. A chaque pile, il se trouve des torpilles et plusieurs détonateurs. Ces piles sont reliées par deux mèches qui, après avoir fait un tour sur un poteau télégraphique rentrent par la fenêtre du premier étage d’une maison près de laquelle se trouve arrêtée Bigorneuse ; ratées au pistolet, elles sont coupées au couteau par le MDL GUERIN tandis que sont tireur réussit à sectionner les mèches qui, traversant le pont dans sa largeur, relient deux piles d’explosifs.

                Tandis que Bichonnée protège les arrières, Bienvenue est dans les ruelles, mal placée pour appuyer Bigorneuse de son feu et dès que Bigorneuse rend compte : "désamorçage sommaire terminé, un prisonnier embarqué", elle reçoit l’ordre de se replier sur Bizerte.

                Près du bois sur le chemin du retour, la patrouille est saluée par quelques rafales que Bizerte entend et fait taire rapidement.

                 Le prisonnier interrogé déclare qu’il a été surpris alors que le minage du pont terminé, il s’apprêtait avec 4 camarades et un gradé à le faire sauter. Le chef de Peloton décide de retourner sur le pont avec ce spécialiste qui travaillera au déminage. Il semble très apeuré disant que ses camarades cachés dans les maisons ne le rateront pas. Le remède est vite trouvé : il monte sur l’AM revêtu d’un imperméable et coiffé d’un calot américain.

                La patrouille est à 17 heures dans Anses à ses nouveaux emplacements.

                Près du monument aux morts Bigorneuse arrive dans le dos d’une équipe de mitrailleuse. Les allemands  se précipitent à l’abri dans une maison. On n’entend pas un bruit dans ce village, à plusieurs reprises un volet s’est ouvert, puis brusquement refermé. Sur le pont le prisonnier a déjà arraché une dizaine de détonateurs. Soudain Bichonnée ouvre le feu au canon et à la mitrailleuse ; elle stoppe 4 véhicules qui arrivaient de Villefranche. Le 1er est en flamme, les autres hors de combat sont dispersés à droite et à gauche de la route, mais d’autres arrivent encore et l’on ne voit rien au-delà des flammes du premier. "Allo, Bigorneuse rendez compte", "ici Bigorneuse, une quinzaine de détonateurs enlevés", "allo tous, repli immédiat sur Bizerte par l’itinéraire d’arrivée.".

                Protégeant le repli, la mitrailleuse de Bigorneuse arrose les côtés de la rue ; quelques Allemand sautant d’une porte à l’autre sont abattus. Les AM servant de cibles à des armes de plus en plus nombreuses sont gênées pour faire demi-tour. La rapidité payera par quelques ailes cabossées.  Près de Bizerte nous retrouvons le capitaine, il désire un travail fini. Il faut retourner terminer ce travail, et si possible jeter les torpilles dans la rivière.

                De plus une patrouille à pied sera envoyée sur la route pour identifier les unités allemandes qui passent ; le soutien exécutera la patrouille.

                Il commence à être tard ; dans la même formation nous retournons à Anse. Le séjour de nuit n’y est pas agréable bien que tout semble calme. Bigorneuse est près du pont suivi de la Jeep du capitaine. Celui-ci, ainsi que le MDL GUERIN, est descendu contrôler la bonne exécution du travail du prisonnier; les derniers détonateurs, les derniers fils de mise à feu sont enlevés. Ils s’apprêtent à jeter à l’eau les torpilles. A cet instant débouche du sud une voiture allemande ; le tireur de l’AM fait feu, trop tard, elle a eu le temps de faire demi-tour. Elle est immédiatement suivie de plusieurs motocyclistes qui n’ont sans doute rien compris puisqu’ils arrivaient à toute vitesse sur le pont. Ils y sont reçus à coup de pistolet et de mitraillettes et roulent à terre criblés de balles.

                La nuit est tombée ; deux Jeeps des Zouaves qui doivent tenir le pont pendant la nuit sont venues par notre itinéraire reconnaître le village.

                Voici la fusillade qui recommence ; une grenade balancée par une fenêtre tombe près de la Jeep du lieutenant des Zouaves ; la voiture va s’écraser contre le mur, le conducteur est blessé. Sous la protection de Bigorneuse dont tous les occupants debout font le coup de feu à la mitraillette, le blessé est porté à un autre véhicule, la Jeep accidentée vidée de son matériel ; deux motocyclistes allemands qui semblent en vie sont hissés sur les AM. Enfin tous les véhicules se replient sous la protection de Bichonnée dont le champ de tir est brillamment éclairé par les véhicules en flammes.

                Il est 21 heures quand le Peloton, regroupé, s’installe pour la nuit à Lucenay. La patrouille à pied est revenue ; elle a pataugé dans le marais, mais recueilli des renseignements précis. L’infanterie sera à Anse avant que l’ennemi n’ait eu le temps de miner le pont à nouveau ; sans dommage, les trois patrouilles sur Anse ont accompli leur mission.

 

PREMIERE VISION DE VILLEFRANCHE

 

                Avant de tenter l’attaque de Lyon du 3 septembre, le général du VIGIER veut savoir ce qui se passe dans la vallée de la Saône. Anse et Tarare, ce n’est pas encore assez loin. C’est jusqu'à Villefranche qu’il demande d’étendre le renseignement. Deux AM et deux jeeps sont donc envoyées le deux au soir tâter Villefranche et ses abords. C’est par le faubourg Sud-Ouest de Limas que Berneuse et Belliqueuse atteignent l’agglomération, et se glissent sans bruit jusqu'à proximité de la route nationale, entrant dans Villefranche encombrée d’un convoi ininterrompu de voitures à cheval, cyclistes, et piétons remontant vers le nord. Posément les voitures s’approchent, prennent des positions de tir, et déclenchent un feu infernal sur la chaussée toute proche. Le désarroi le plus complet se produit aussitôt. Nous saurons plus tard que des coups heureux ont fait une trentaine de victimes.

 

                Toutefois, il ne s’agit pas de rester trop longtemps à Limas. Les AM repartent sur Villefranche qu’elles traversent en coup de vent. De nombreux allemands se trouvent sur la place de l’hôtel de ville, suffoqués d’un tel spectacle, mais le tir dangereux de Belliqueuse les ramène à la réalité. Quelques haltes pour demander des renseignements aux civils français beaucoup plus excités pour nous interroger que pour répondre à nos demandes, quelques zigzags pour retrouver l’issue ouest de Villefranche et le Peloton rentre à Lozanne, enthousiasmé par les minutes qu’il vient de vivre.

 

 

 

LA PRISE DE VILLEFRANCHE

 

 

                C’est la guerre éclair ; Lyon n’est pas encore pris, mais l’attaque de Villefranche est déjà décidée. Le capitaine GIRAUD du 9ième Chasseurs en est chargé et dispose d’un Peloton de TD de son Escadron et du 1er Peloton de l’Escadron de BAULNY. Sa mission consiste non seulement à occuper Villefranche mais aussi à s’emparer du pont de Jassans sur la Saône et à la hauteur de Villefranche avant que les allemands ne l’ait fait sauter. Le Peloton de reconnaissance est donc chargé de :

                1 : bondir sur Jassans, mettre la main sur le pont,

                2 : de boucher l’issue sud et nord de Villefranche

                3   de prêter si besoin en est secours aux TD qui se maintiendront au centre de la ville. A 7h du matin venant de l’ouest le Peloton fait son entrée dans Villefranche encore endormie, traverse d’un bond la route nationale et ne s’arrête qu’à Jassans à l’entrée du pont intact. D’énormes torpilles  en encombrent le tablier. Quelques allemands s’enfuient, la plupart sont fait prisonniers. L’aspirant CHEVALLIER s’installe sur le pont et en entreprend le déminage cependant que Berneuse et Belliqueuse vont tâter la sortie sud de Villefranche. Coups de canons et rafales d’armes automatiques viennent de plus en plus denses du centre de la ville. Les AM reviennent sans avoir pu atteindre leur objectif qui semble encore fortement tenu. Essayons alors l’issue nord et, suivie du canon automoteur de l’échelon conduit par le célèbre ZIAD et d’une Jeep, la patrouille remonte la route nationale de Lyon. Ici aucun bruit, aucune lutte. Deux postes sont établis l’un avec Berneuse et RUBIO, l’autre avec l’automoteur et AGUERA ; aucun renfort venant du nord ne doit parvenir à Villefranche et aucun allemand s’en échapper.

 

                Puis la bataille au centre de la ville semble gagner d’intensité, le chef de Peloton en jeep avec Belliqueuse, tente de rejoindre le capitaine GIRAUD. La situation n’est pas merveilleuse.

 

                L’aspect de la ville a complètement changé. Tout à l’heure la population était dehors, applaudissant à tout rompre ; maintenant la fusillade a fait rentrer presque tout le monde chez soi, et l’on n’entend plus que l’éclatement des balles qui saluent les voitures à plusieurs carrefours. Tant bien que mal et évitant les grandes rues, Belliqueuse et la jeep parviennent à retrouver le capitaine GIRAUD.

                Le principal point de résistance allemande est un collège entouré d’un parc entièrement clos d’un mur solide et élevé. C’est de ce collège qu’on tire sur l’hôtel de ville.

 

                A 9h30 un civil arrive en courant vers le capitaine : "Mon capitaine, de chez moi on aperçoit une mitrailleuse allemande dans l’allée du collège, venez voir". De fait, du grenier de la maison on peut voir à 800 mètres une mitrailleuse lourde allemande braquée sur le portail du collège à 100 mètres environ de l’hôtel de ville. Aussitôt une arme automatique est apportée et le capitaine GIRAUD s’adresse au chef de Peloton de reconnaissance : "SAUVEBEUF, je tire d’ici sur cette mitrailleuse ; avec Belliqueuse, tachez de nettoyer le collège".

                Belliqueuse part suivie de la jeep et utilisant de petites ruelles tournant autour de l’hôtel de ville parvient sans se faire voir et sans bruit à proximité du fameux portail du collège.

                Le chef de voiture, le maréchal des logis CAZAUX arrête alors son véhicule et va faire à pied une reconnaissance. Silence de mort, personne dans les rues, toutes les persiennes des fenêtres sont fermées ; il s’approche du mur, trop élevé pour que la mitrailleuse de Belliqueuse puisse tirer, fait un rétablissement et observe de l’autre côté. Puis il fait signe au chef de Peloton de venir voir :

                Tous deux sont maintenant sur le mur.

                Devant eux part une avenue bordée d’arbre, au pied de l’un de ceux-ci à 100 mètres, se trouve la mitrailleuse allemande repérée. Plus loin, des gens à pied sont en train de creuser des trous de chaque côté, de l’avenue. Plus loin encore, à 400 mètres, des véhicules sont camouflés sous les arbres. Les allemands ont l’air de s’enterrer. Il faut donc se dépêcher, sinon l’attaque sera plus difficile. Malheureusement on ne tire plus sur la mitrailleuse lourde allemande. Que faire ?, chaque minute qui passe est une minute précieuse pour la défense ennemie. Il faut agir et vite …

 

Le MDL CAZAUX est remonté sur son A.M ; à voix basse il met au courant son équipage de ce qui vient d’être décidé. Pour tous c’est la première fois qu’ils participent à une opération aussi osée. On peut lire sur leur visage autant de joie que de fermeté.

 

                Bientôt Belliqueuse démarre doucement et vient se placer devant le portail, le moteur au ralenti. "En avant", dit CAZAUX dans son interphone et brusquement Belliqueuse enfonce le portail en fer qui s’effondre avec une partie du mur qui le retenait, et en même temps canon et mitrailleuse ouvrent le feu et balayent l’allée du collège.

 

                L’arme automatique ennemie n’est pas surprise. Les servants étaient à leur place et ripostent d’un feu nourri qui ne dure que quelques secondes, car NAVAZA, le tireur de Belliqueuse ne tremble pas. Deux servants sont tués et les autres se précipitent dans un champ de maïs abandonnant leur pièce. "Victoire, crie dans l’interphone le brigadier GARCIA, le radio, on les a eus".

 

                Hélas, tout n’est  pas fini. Voilà que Belliqueuse est sous le feu d’une autre arme automatique. Le buisson contre lequel est l’A.M. l’empêche de voir dans la direction de l’arme. "En avant" crie CAZAUX. Belliqueuse n’avance pas. "Je ne peux plus avancer", crie DOUAT le conducteur. A ce moment plusieurs coups transpercent la voiture: le radio GARCIA est tué sur le coup. DOUAT le conducteur est criblé d’éclats.

 

                "En arrière", crie CAZAUX "L’accélérateur ne répond plus", crie DOUAT, qui malgré ses blessures reste crispé à son poste. Dans l’impossibilité de déplacer sa voiture et de tirer sur l’arme ennemie, CAZAUX décide d’évacuer Belliqueuse et sous le feu de nombreuses armes automatiques cachées un peu partout dans le parc, CAZAUX, NAVAZA sautent de la tourelle et aident DOUAT blessé à se dégager de sa place. Pour GARCIA tout est fini.

 

                Il s’agit de profiter du désarroi dans le camp adverse. Un T.D est demandé en renfort au capitaine GIRAUD. 5 minutes après, le char arrive, et bousculant l’AM, il se présente dans l’avenue du collège ; mais les allemands se replient et tentent de gagner la sortie de Villefranche. Le poste occupant la sortie de la ville, en 1H30 d’escarmouches, en capture soixante dont deux tués, dix blessés et quatre officiers. Le collège est donc évacué. Grâce à Billiqueuse, on peut maintenant s’établir solidement au centre-ville. Nous nous sommes coupés de  Jassans, car la poussée ennemie, venant du sud et se grossissant sans cesse des éléments qui se replient de Lyon et de Anse progresse peu à peu.

Nous ne tenons plus la route nationale au centre de la ville ; et le soutien se trouve bien isolé sur le pont de Jassans. Heureusement il a pu être renforcé dans la matinée par un groupe du génie. Ils seront toute l’après midi harcelés par des patrouilles ennemies. Le chef de section génie tente vers 14h de passer le barrage en jeep. Sa voiture reçoit un obus antichar à bout portant et l’officier ne reprend ses esprit que cinq minutes après. Accident, chute, course effrénée vers le point de départ, tout est noyé dans un souvenir nuageux. Des patrouilles de Spahis à pied contre-attaquent pour dégager les voitures et la situation se maintiendra sans changement jusqu'à 18h.

 

                Pendant ce temps, au nord, il y a eu du grabuge. Vers deux heures on nous a signalé que des patrouilles du 3ième RCA allaient travailler encore plus au nord ; et vers 3 heures les observateurs d’ AGUERA aperçoivent deux ou trois véhicules débouchant sur la route à 1500 mètres au nord et s’arrêtant. Amis ou ennemies ? L’AM pointe, MORSLI à son canon, ZIAD au volant. Tout le monde essaye de reconnaître. On distingue un remue-ménage comme si l’on mettait une pièce en batterie et pourtant beaucoup de civils semble entourer ces militaires. Ce ne doit donc pas être des allemands. CAMPO part en courant se rendre compte de plus près de l’identité de ces individus. Hélas nous avons trop hésité. Ils ont tirés les premiers et leurs premiers coups ont atteint de plein fouet l’AM. MORSLI et ZIAD sont tués sur le coup. Un feu d’enfer balaie ce carrefour où il ne reste que l’AM Berneuse et les 4 ou 5 hommes d’AGUERA qui depuis le matin ont déjà ramassé une soixantaine de prisonniers. Il faut dégager ce carrefour, mais l’accélérateur de Berneuse ne répond plus, et c’est juché sur le moteur et actionnant la tringle à la main que RUBIO fait traverser à son AM la ligne de tire du canon boche. Le capitaine GIRAUD averti et trouvant ce poste trop en l’air le fait revenir au centre-ville. Le Spahi CAMPO parti en reconnaissance est revenu dès les premiers coups, mais trop tard pour embarquer sur Berneuse. Le canon allemand s’est arrêté de tirer et il semble même que ses servants soit en train de le raccrocher. CAMPO se précipite alors sur l’AM détruite, prend la place de MORSLI et tire coup sur coup sur l’ennemi qui se replie, vengeant ainsi ses camarades de Peloton.

                17H : au centre, l’étreinte venant du sud se resserre et aucun renfort ne nous parvient.

                18H : un jeune homme de Villefranche nous apporte la décision du commandant allemand de se rendre et le lieutenant de BUZONNIÈRE arrive fort à propos avec son AM pour aller encadrer les 4000 allemands qui se succéderont, unité par unité devant la mairie pour se faire désarmer. Le butin est considérable canons, camions, VL, rien ne manque.

                A 18H30 la liaison avec Jassans est reprise et le capitaine de BAULNY se porte lui-même au devant de l’aspirant CHEVALLIER. C’est d’ailleurs à Jassans que se rassemble tout l’Escadron pour la nuit.

 

 

PONCEY

 

                5 septembre 1944 à 9h30, le capitaine et les officiers sont au carrefour de St Désert à quelques kilomètres de Givry, porte Ouest de Chalons. Les renseignements concordent pour dire que plusieurs centaines d’hommes défendent la région disposant de canons et d’armes antichars. Comme nos réserves d’essence sont minimes, et comme les soutiens de la DB sont encore bien en arrière, nous avons reçu ordre de stopper notre progression.

 

Mais le capitaine n’aime pas l’inaction :

               Le 1er Peloton reconnaîtra à pied la Maison Dieu, grosse ferme sur la route de Givry à hauteur d’un village appelé Poncey.

               Le 2ième Peloton lui, ira observer du haut d’une grosse butte à l’ouest ce qui se passe dans ce Poncey et les faubourgs de Givry.

                Quant au 3ième Peloton qui vient de revenir de Bourg où il avait été envoyé en liaison avec les américains, qu’il se repose. L’aspirant SESTON nous a rejoints depuis la veille. Sa blessure à la jambe, mauvais souvenir de St Leu, est à peu près refermée.

 

                10h30 la patrouille du 1er Peloton rend compte que des coups de feu ont été tirés de la Maison Dieu.

 

 

                A 13h le capitaine reçoit l’ordre de  pousser en avant.

                Le 1er Peloton fera un premier bond sur Poncey ( zone Est ).

                Le 2ième Peloton sera prêt à l’appuyer par la zone ouest.

Profitant d’un tir de mortiers qui devait rester célèbre dans les annales du 1er Peloton grâce aux bévues du tireur OLIVES, les AM du premier Peloton font un premier bond jusqu'à la maison Dieu déjà évacuée par l’ennemi.

Puis obliquant à gauche, elles pénètrent dans Poncey qu’elles traversent Sud/Nord dans sa zone Est. A la sortie, les AM sont prises à partie de tous côtés par des mitrailleuses légères et lourdes et même par des antichars légers. L’ennemi est dans les faubourgs de Givry en avant et à droite, à Cortiambles en avant et à gauche, surtout dans Poncey même, partie Ouest. Tant bien que mal les AM se mettent à l’abri. La jeep de COFFIGNAL qui s’est aventurée un peu loin a un passage dangereux assez large à franchir et le siège de COFFIGNAL est percé de plusieurs balles à quelques centimètre en dessous de lui. Ce dernier a eu si chaud en quelques secondes que sitôt à l’abri, il se jette dans un fossé pour "secouer son émotion". Bref  l’on se calfeutre dans cette partie avancée de Poncey, mais impossible de rendre compte au capitaine par radio. Bayeux ne répond pas. D’autre part, les liaisons arrière sont incertaines, le carrefour étant sous les tirs des mitrailleuses ennemies. Heureusement le contact radio s’établit avec le 2ième Peloton qui annonce son intention de tenter le nettoyage de la partie ouest de Poncey. Le 1er Peloton lui servira d’appui de feu.

 

                L’AM Bigorneuse s’engage dans le village et est arrêtée à hauteur de l’église par une barricade trop solide pour être emportée par une AM. Le MDL LIAIS s’approche en jeep pour reconnaître la barricade. Il reçoit une balle dans l’oreille et son conducteur BUZZO une balle dans la main. Le feu fait rage de toutes parts. Toutes les AM des deux Pelotons tirent et on leur répond des maisons et des vergers où les civils réquisitionnés par les allemands ont creusé de nombreux ouvrages de défense. L’aspirant SESTON s’approche à pied. Il tombe d’une balle dans le poumon. Le motocycliste CAYSSAC se précipite à son secours mais tombe à son tour grièvement blessé au bras. Prévenu, le lieutenant de BUZONNIÈRE a quitté Bichonnée et ramène SESTON qui a encore reçu deux balles dans la tête. Tout est fini pour lui. C’était son premier combat. Le lieutenant a lui-même la tête éraflée par une balle. Il regroupe ses moyens.

 

                Pendant ce temps, au 1er  Peloton on ne chôme pas. Les obus de mortier tombent un peu partout, l’un en particulier à deux mètres de l’aspirant CHEVALLIER qu’il recouvre de terre, sans une égratignure. Un peu plus loin GUERMAN tirant à la mitrailleuse de 50 du scout car a la gorge traversée par une balle sans que rien de vital ne soit touché. C’est la blessure miracle et il sera présenté comme tel d’hôpital en hôpital pendant des semaines.

 

                Le capitaine arrivé depuis longtemps se rend compte que seuls des chars pourraient enfoncer cette barricade ; aussi demande-t-il l’appui d’un Peloton du 1er  Escadron. Vers 16 heures le Peloton MAGDELAIN nous rejoint et en quelques minutes la barricade est en l’air et les chars dépassant Poncey atteignent Cortiambles. Il nous faudra encore deux heures pour nettoyer les maisons et les vergers de Poncey où les ennemis cachés dans des trous profonds répugnent à se rendre et envoient de temps en temps un coup de feu qui, pour isolés qu’ils soient, n’en sont pas moins dangereux. Une soixantaine de prisonniers est ramassée au cours de cette opération.

 

                La nuit se passe sur place. Le lendemain l’Escadron est envoyé au repos pour quelques jours à Cersot, le 3ième Peloton restant toutefois à la disposition du colonel. Le 7, nous accompagnons la dépouille de l’aspirant Seston au cimetière de St Désert.

 

 

1-TRAVERSEE DE LA BOURGOGNE

 

 

 

                Le contact est pris avec l’ennemi depuis 5 ou 6 jours il ne faut plus le perdre. Les prisonniers que nous faisons expriment tous leur stupéfaction de notre arrivée si rapide. On ne nous attendait qu’au moins 4 jours plus tard et les plans de défense sont bouleversés par la promptitude avec laquelle nous avons rattrapé les arrière-gardes adverses dont la force n’est pas à négliger ; d’autant plus que leurs consignes sont formelles de résister sur place de façon à permettre aux autres unités une retraite précipitée en Alsace.

 

                Aussi le repos de l’Escadron à Cersot ne dura-t-il que 24 heures, encore furent-elles bien employées. Le matériel à peu près mis au point, chaque Peloton eut son festin, arrosé abondamment de vin du pays, et alimenté de façon plus ou moins heureuse. Des grenades allèrent se perdre dans les rivières, on a aussi entendu parler de perdreaux descendus à la mitraillette et de lapins chassés de leurs terriers par des grenades fumigènes. Le résultat de ces manifestations fut une grande alerte dans les F.F.I du lieu, qui sillonnèrent la région à la recherche des parachutistes allemands à chapeau rouge qui semaient la panique dans les campagnes.

 

                Le 7 septembre à 14h l’Escadron s’ébranle en direction de Beaune. Nous retrouvons à St Loup un Peloton du 3ième Chasseurs qui vient de subir de fortes pertes devant Beaune. On s’attend à une contre-attaque allemande et la soirée se passe à s’enfermer dans St Loup que nous défendons avec le 1er Escadron. Cependant, malgré les pronostics, la nuit se passe fort calmement et le lendemain matin voit reprendre notre progression. L’Escadron doit reconnaître toute la zone à l’est de Beaune en direction de Nuit ST Georges. Meursange et Ruffey sont rapidement atteints. Le 1er Peloton entre à Serigny vers midi et le 2ième à Corgolin quelques minutes après. Ces deux villages sont à proximité de la route de Beaune-Dijon. Or Beaune n’est pas encore tombée et quelques véhicules allemands roulent encore sur cette voie. Le 2ième Peloton bien placé, en fait un carnage. LAVAUCOUPET s’y distingue par l’efficacité de son tir. Cependant la réaction ne semble pas très forte et nous nous demandons les raisons de notre attente forcée, la perspective de foncer sur Dijon est pourtant bien attrayante. Ce n’est pas à nous que revient finalement cette mission. A 16h on nous envoie brusquement plus à l’est tâter la région de Citeaux et de St Jean de Losne. Le Peloton CORNU, entre-temps nous a rejoints. Nous arrivons à Broin à 18h30 après avoir traversé des forêts peu engageantes. Une forte patrouille est aussitôt envoyée reconnaître le carrefour à l’entrée de la forêt de Cîteaux. L’adjudant-chef CORNU part avec deux AM, un scout car et une jeep ; lui-même se trouve dans le scout-car. Il faut aller vite car la nuit va bientôt tomber et le commandement insiste sur l’importance de ce renseignement. AUCHER à 500 mètres du carrefour aperçoit une barricade et s’arrête pour observer, cependant que le chef HINTZY sur Boxeuse ouvre le feu. Réaction immédiate du carrefour. L’AM de AUCHER est ratée de près par un canon antichar léger et se réfugie derrière une maison. Boxeuse se met aussi à l’abri. De son scout car l’adjudant-chef CORNU ne peut donner des ordres par radio, il saute à terre et se précipite vers la jeep de FALCOU mais le tir des armes automatiques fait rage et il tombe grièvement blessé aux deux jambes. FALCOU prend alors le commandement et assure l’évacuation de l’adjudant-chef et le repli des AM, non sans noter l’emplacement des armes ennemies.

 

     Pendant ce temps, le 1er Peloton a envoyé aussi une patrouille vers St Jean de Losne pour se renseigner sur l’état des ponts. La nuit l’empêche d’aller jusqu'à St Jean, du moins apprend-elle avant de revenir que le pont de la Saône est coupé mais le pont du canal est encore intact et défendu par l’ennemi.

 

                Le lendemain on repart de plus belle. Le 1er Peloton va sur St Jean, le 2ième sur Aubigny suivi du 3ième dont le sous-lieutenant ALLANT vient de prendre le commandement. Aubigny est atteint sans difficulté et le 3ième Peloton continue en direction de Bessey, AUCHER sur Bourlingueuse en tête, le sous-lieutenant ALLANT sur Boxeuse le suivant. Arrivant à proximité d’un passage à niveau bouchant l’horizon et apercevant sur la route des branchages suspects, Bourlingueuse s’engage sur un petit chemin en déblai. Immédiatement un canon de 105 ouvre le feu, Boxeuse est touchée, pont avant et arbre de transmission sont arrachés, le radio LEMAN est légèrement blessé, les voitures du Peloton ripostent et permettent le retour de Bourlingueuse et de l’équipage de Boxeuse. Il est 10h du matin. Le capitaine arrive sur les lieux et décide d’essayer de récupérer l’AM touchée. A 13h le chef MAURICE avec une patrouille à pied progresse vers Boxeuse, et aperçoit quelques allemands à 400 mètres du passage à niveau. La route est en remblai ; peut-être qu’en utilisant le déblai on échappera au feu de l’anti-char. Les mortiers sont mis en batterie sur le passage à niveau ; le tir est vite réglé et les 2 AM du 2ième Peloton avec le maréchal des logis GUERIN et le maréchal des logis-chef URENA s’avancent hardiment le long de la route vers Boxeuse. URENA s’arrête a bonne portée du passage à niveau et aide la progression de Bigorneuse d’un tir bien ajusté. Bigorneuse arrive à la hauteur de Boxeuse, FERNANDEZ se précipite au volant de l’AM blessée, BESSEGHIR fixe rapidement un câble de remorquage et Bigorneuse ramène dans nos ligne Boxeuse cependant que les mitrailleuses allemande reprennent leur tir, mais trop tard. C’est ainsi que Boxeuse put être sauvée à la barbe des boches.

 

                Pendant ce temps le 1er Peloton est à St Jean de Losne.

 

                Arrivés à sept heures au pont du canal, les deux AM Berneuse et Bestiaire foncent dans la ville et surprennent le poste allemand qui défend la place centrale. CARMES, le tireur de Bestiaire a des réflexes rapides, un tué et un blessé grave incite les autres à se rendre. Mais l’ennemi est fortement retranché aux portes de St Jean de Losne. On aperçoit des barricades ; d’après les renseignements des habitants, les allemands auraient au moins 4 canons de 75 et de nombreuses mitrailleuses, et comme consigne de faire sauter le pont du canal. C’est donc autour de ce pont que s’établit le 1er Peloton tout en envoyant dans le courant de la journée quelques patrouilles à pied pour s’assurer que la situation est sans changements. Un séminariste en lisant son bréviaire jusqu’ à la principale barricade, note l’emplacement des ouvrages de terrassement qui la défendent, regarde s’il y a des mines, essaye de lier conversation avec les allemands présents et après avoir cent fois risqué de se faire emmener en captivité revient avec ces précieux renseignements. Il faut s’attendre, croit-il, a une contre-attaque allemande de nuit pour faire sauter le pont. Les effectifs du Peloton étant maigres on fait appel aux hommes valides de St Jean de Losne qui, embrigadés par le maire , acceptent joyeusement de tenir un secteur ; mais malgré ce renfort la position est difficile à défendre et cette nuit-là on dormira peu au premier Peloton, bien que le retour offensif ennemi ne se produira pas et la patrouille, qui, au matin tentera une sortie de St Jean ne rencontrera aucune réaction. Les allemands ont décroché pendant la nuit. Aussitôt la poursuite recommence et le 2ième Peloton atteint le soir Genlis, tandis que le 1er s’arrête à Longeaux et le 3ième à Trouhans

 

                Le lendemain, le 3ième Peloton est envoyé a Gray prendre liaison avec les américains qui ne doivent plus être loin. Mais il se heurte à l’arrivée à un pont coupé et la largeur de la Saône empêche les Spahis de répondre autrement que par des "hello !" aux exclamations de bienvenue des américains. Cependant l’Escadron file sur Mirebeau. Le 2ième Peloton est retardé par un soi-disant canon allemand, le 1er  Peloton par une attaque simulée ou commencée d’avions américains qui se ravisèrent au dernier moment ; et c’est le P.H.R emmené par le bouillant GUILLAUME sur Batailleuse qui entre le premier à Mirebeau. Batailleuse se paye même le luxe de mettre en flammes un car allemand qui tenta en vain de lui échapper. Toute la région est parcourue par de nombreuses rivières et canaux. Or tous les ponts ont été systématiquement détruits et notre progression se trouve sans cesse arrêtée par ces coupures inattendues. Néanmoins le 2ième Peloton finit par trouver un passage, traverse Royans et arrive à Autrey ou il surprend complètement un grand nombre d’allemands à pied et en voitures. La patrouille du chef URNA poursuit ces voitures jusqu'à Bouhans et revient à Autrey aider le lieutenant de BUZONNIÈRE au nettoyage du village. Mais le 1er Peloton arrivant en même temps à Bouhans par une autre route prend la relève d’URENA. Une douzaine de voitures en excellent état sont capturées ainsi qu’une douzaine de prisonniers après une chasse épique dans un cimetière. Les autres ont pu s’échapper par la forêt. Puis le 1erPeloton  rejoint le 2ième à Autrey, cependant que le P.C s’installe avec le 3ième pour la nuit à Poyans.

 

                Tout le monde boit au succès de la journée, tout le monde boit aussi au retour du lieutenant BONNAFONT parmi nous. Le lieutenant BONNAFONT avait débarqué avec le 2ième Escadron et vient d’obtenir de revenir au 3ième , il reprend la place d’adjoint du capitaine qu’il occupait avant l’embarquement

 

 

 

2 - L’AFFAIRE DU CARREFOUR DE LA FOLIE

 

 

                Encore une fois l’essence se fait attendre et l’Escadron se trouve arrêté vingt-quatre heures dans cette région de Autrey et Mornay. Nul ne s’en plaint d’ailleurs car l’accueil chaleureux que l’on rencontre partout nous fait toujours regretter les départs si rapides. Le 13 septembre, le 1er Peloton va représenter l’Escadron à une prise d’armes donnée à Dijon à l’occasion de la libération de la ville. Batailleuse se joint au Peloton, avec le fanion du capitaine. Défilé assez important devant une foule compacte et silencieuse, nous sommes de l’exubérance du midi ; et en Bourgogne la réception est plus chaude à la campagne qu’à la capitale.

 

                Pendant ce temps, l’Escadron pourvu d’essence a repris se marche vers le nord. Champlitte est rapidement traversé. Le brigadier de LAVEAUCOUPET du Peloton BUZONNIÈRE met en flammes deux véhicules et CASSANDRI abat deux allemands qui s’apprêtaient à faire sauter un pont. Une camionnette d’explosifs est capturée. L’ennemi semble concentré dans la région de Grenans, mais la nuit empêche de réaliser l’action préparée en liaison avec le 3ième Chasseur.

 

                Le matin du 13 pendant que l’on défile à Dijon, le 2ième Peloton atteint le carrefour de la Folie. Le capitaine ne tarde pas à le rejoindre avec le P.C et le 3ième  Peloton. A ce moment-là arrivent de Fayl-Billot 2 véhicules allemands qui sont immédiatement détruits. Leurs occupants n’ont même pas le temps de les évacuer. Tandis que le 2ième Peloton continue sa progression vers la Ferte sur Amance, le capitaine reste à la Folie pour y constituer un bouchon. En effet les allemands sont en nombre derrière nous à Grenans qui n’est pas encore pris, nul doute qu’ils vont essayer de forcer l’encerclement dont ils doivent se sentir menacés. L’éclairage du 3ième Peloton est envoyé en patrouille vers l’est. Vers 15h un coup de téléphone de Fayl-Billot nous prévient que des allemands demanderaient a se rendre. Il ne reste plus grand monde à la Folie, le Peloton SAUVEBEUF n’ayant pas encore rejoint. Le capitaine décide de faire travailler un peu l’échelon qui veut sa part de bataille. Le lieutenant LAMY part donc avec un scout car et une jeep, mais entre-temps les allemands ont du se renforcer et changer d’avis, au lieu du drapeau blanc escompté c’est un antichar que reçoit le scout-car qui se transforme rapidement en brasier. L’équipage en a giclé et a disparu dans les maisons environnantes. Le lieutenant LAMY rend compte de la situation au téléphone, mais le capitaine ne peut lui envoyer aucun secours, et il doit laisser sans aide son équipage de scout-car qu’il sait indemne, mais au sujet duquel nul n’est très rassuré.

 

                Peu de temps après, arrive de Fayl-Billot une colonne motorisée ennemie. BLANCHARD juché sur le château d’eau en vedette annonce l’approche de trois Tigres. On n’aperçoit pour le moment que des camions et V.L que le brigadier-chef SERRETA laisse approcher a bonne portée de son 57.

Mais il a la désagréable surprise de ne pas le voir fonctionner. Le lieutenant LAMY se transforme aussitôt en armurier et sans se soucier du feu adverse qui arrose sérieusement le carrefour démonte le percuteur récalcitrant et lui administre quelques bons coups de marteau pour le ramener à de meilleurs sentiments.

 

                L’ennemi est en nombre et la situation semble critique. Le capitaine alerte le Peloton BUZONNIÈRE, réclamant Bizerte au carrefour et lui donne l’ordre de manœuvrer Fayl-Billot par le nord et de revenir prendre le carrefour à revers.

 

                Le feu y fait rage. Aux AM du 3ième Peloton et du P.H.R se joignent les véhicules du Peloton SAUVEBEUF enfin arrivé de Dijon et tout étonné de se retrouver si rapidement dans le bain. Le lieutenant BONNAFONT est blessé d’un éclat de grenade. L’adjudant FAVERAL, trop heureux de pouvoir s’échapper de Basilic s’est placé en avant de tout le monde sur un tas de bois pour mieux observer. C’est là qu’une rafale de mitrailleuse l’atteint aux deux jambes. Il tombe gravement touché, sans que personne ne s’aperçoive de sa blessure. Ce n’est qu’une demi-heure après que MAURICE étonné de sa disparition, se met à sa recherche, et attiré par ses plaintes finit par le trouver. On l’évacue de suite, mais l’on apprendra hélas, que, en dépit de trois transfusions il n’aura pu être sauvé.

 

                Bizerte arrive enfin, et tire à dessein dans les arbres de la route : ses coups fusants font merveille. Bientôt un drapeau blanc s’agite timidement au-dessus d’un fossé : l’ennemi se rend, le capitaine commande "cessez le feu" et s’avance sur la route pour recueillir les prisonniers. Soudain une vive fusillade éclate de notre côté, scout-car, AM du Peloton SAUVEBEUF, scout-car du PC ont ouvert le feu à débit accéléré. Pas du tout content, le capitaine ! Et sa voix bien connue arrive à dominer le tumulte, qui s’apaise de proche en proche, cependant que le malheureux lièvre dont la venue avait déclenché toute cette concentration de feu, regagne la forêt tout étonné de s’en tirer à si bon compte. La nuit tombe ; tandis que le Peloton de BUZONNIÈRE va s’installer à Fayl-Billot, tout rentre peu à peu dans l’ordre. Un officier et 14 hommes se sont rendus. Plusieurs sont grièvement blessés. Des voitures brûlent sur la route. Un canon antichar est encore en batterie et chargé. Le MDL CAZAUX, tournant la tête pour chercher un outil pour forcer la culasse aperçoit une tête d’allemand sortant d’un caniveau de fossé. Il bondit et en ressort un malheureux boche pleurnichard, interprète de français qui se traîne à ses genoux. CAZAUX lui donne une minute pour désarmer le canon, minute que l’allemand passe à supplier, hoquetant de peur. Il s’en tirera finalement avec une course accélérée et un peu forcée pour rejoindre le troupeau des autres. CAZAUX a assurément plus d’entraînement à la course que lui.

 

                Il pleut ! le capitaine décide d’aller reconnaître l’installation du Peloton BUZONNIÈRE,et pour une fois, délaissant Bayeux, prend une Citroën, récupération de Villefranche, Basilic annoncera sa visite par radio. CAZAUX conduit la traction ; bientôt on arrive en vue des premières maisons de Fayl-Billot. Ils aperçoivent une AM postée à l’entrée du village en surveillance sur la route. 300 mètres séparent les deux voitures, 200 mètres, puis 100. Soudain l’AM se met à tirer tout ce qu’elle peut, canon, mitrailleuses, rien n’est épargné à la malheureuse Citroën. CAZAUX sans perdre son sang-froid, fait une légère embardée et appuie sur l’accélérateur. Heureusement tout est passé trop haut. La Citroën s’arrête à hauteur de l’AM et la tête livide du MDL GUERIN en sort. N’étant pas prévenu de l’arrivée du capitaine, après avoir bien hésité, - ami ou ennemi, difficile dilemme à résoudre presque instantanément -, il s’était décidé à tirer. Furieux le capitaine sort de la Citroën : "Qui est le chef de voiture ? Qui est le tireur" GUERIN apparaît complètement. "Espèce de ballot, apprenez à tirer. Me rater à 50 mètres, vous êtes lamentable" et le capitaine repart laissant l’équipage suffoqué de cette réaction inattendue.

 

                Au carrefour, 1er, 2ième et PHR s’établissent pour la nuit dans un café dancing qui devait être avant- guerre le théâtre de bien des aventures galantes. C’est là que nous parvient encore une mauvaise nouvelle, celle de la mort du capitaine BAUDOUIN

                Il est tombé en héros s’élançant à pied, une grenade dans chaque main, à l’attaque de la place forte de Langres ; bien que peu connu de l’ensemble de l’Escadron, le capitaine BAUDOIN y jouissait d’un prestige universel, et chacun se rend compte de la perte cruelle que subit le 4ième Escadron et le régiment tout entier

 

3 - LES DELICES DE CORRE

 

 

                Le 16 septembre marque la fin de notre "montée libératrice". Une période d’inaction de 3 semainesva maintenant  nous permettre de remettre au point le matériel bien brutalisé par ces étapes souvent un peu forcées et de nous laisser choyer par les braves gens qui vont nous héberger, d’abord dans la région de Corre, puis dans celle de Saulx de Vesoul. Pourquoi cet arrêt de 3 semaines ? D’abord toujours cette malheureuse essence qui n’arrive pas, malgré les convois de G.M.C qui se succèdent sans interruption de Marseille à Dijon. Et puis surtout de grands changements stratégiques ont été décidés. L’armée américaine se trouvant a notre droite à l’est , doit passer au nord de la première armée Française, de sorte que lorsque l’ensemble des forces alliées reprendra sa progression vers l’est, ce sera la première armée qui occupera la position plus au sud.

 

                Tandis que le P.C du régiment s’installe à Bourbonne, l’Escadron s’établit à Jonvelle (3ième Peloton), Corre (2ième Peloton), Moncourt (1erPeloton) et le capitaine avec le PC essaye de se contenter de Bourbeville (BOURBEVELLE). De nombreux allemands par petits groupes tentent de rejoindre Belfort, et les postes en arrêtent chaque nuit. Un soir à Moncourt, LICARI et PEREZ sont en train de déguster l’excellent dîner que leur a préparé leur hôtesse lorsque la porte s’ouvre laissant apparaître un officier allemand. Celui-ci entre et demande qu’on lui serve à manger. PEREZ et LICARI se regardent, ils ne sont pas armés et ne se sentent pas des âmes de héros. Tandis que LICARI sert à boire au teuton, PEREZ s’éclipse pour aller cherche du renfort, mais il ne se trouve que des gens pour rire de la bonne plaisanterie ; et lorsqu’il finit par convaincre quelques camarades de sa bonne foi, ceux-ci ont beau faire diligence, ils arrivent trop tard et ne trouvent que LICARI de nouveau tranquillement attablé. Ce soir-là 2 spahis du Peloton faillirent être lynchés ; et depuis, lorsque quelqu’un du 1er Peloton ose raconter des coups, il suffit de lui dire le nom de Moncourt pour arrêter sa verve.

 

                Autant Moncourt était un village sale et peu hospitalier, autant Corre était propre, coquet, et aimable d’accueil. Le P.C et le 1er Peloton vinrent bientôt y rejoindre le 2ième Peloton, tandis que le 3ième restait à Jonvelle ou le retenait déjà de nombreuses attaches.

 

                Depuis le 10 ou 12 septembre, nous savions que nous avancions sur l’axe de repli d’un général allemand, mais n’avions jamais attaché grande importance à cette nouvelle. Or le 19 à Corre, le Peloton BUZONNIÈRE entend encore parler de la proximité de ce fameux général, et tout le monde de se mettre en chasse. Vers midi le chef URENA décide d’aller visiter une grange assez isolée à 2500 mètres du village, et c’est ainsi que fut fait prisonnier le général VON BRODOWSKI alors qu’il essayait au moyen d’un bain chaud de calmer la douleur de ses pieds endoloris par des kilomètres de marches nocturnes à travers bois. Le lendemain ce fut le tour de son chef d’état-major, le major SCHRADER. Tous deux étaient de bonnes prises, le premier tristement célèbre par ses méfaits à Clermont-Ferrand devait par la suite passer en tribunal militaire, mais au cours d’une tentative d’évasion il devait être abattu par la sentinelle attachée à sa personne. Quant au major SCHRADER il devait avoir à répondre de meurtres de nombreux civils à Grenant au nord de Dijon et être fusillé dans le cimetière du village en face des tombes des morts dont il était responsable.

 

                Notre séjour à Corre durera près de 15 jours, jours de bombances, jours de repos, jours de vie de famille ou de nombreux liens vont se créer, qui résisteront a des mois d’absence. Bien des mois plus tard il suffira qu’une jeep se présente à Corre avec un conducteur à calot rouge pour qu’une heure après elle soit submergée de lettres et de paquets, preuve de la fidélité des sentiments humains et de l’impression profonde laissée par les Spahis. Une seule ombre au tableau, la mort accidentelle du brigadier COFFIGNAL, atteint au cœur par une décharge de mitraillette. Toute la population se joint à nous le 23 septembre pour se recueillir sur la tombe.

 

                Brusquement le 28 nous apprenons que le régiment doit se rendre le lendemain dans la région de Vesoul ; tout Jonvelle est en larmes, Corre est en émoi. Les jeunes filles veulent envoyer une pétition au colonel pour que nous restions, et nous avons bien du mal à les en dissuader. Les carreaux du café de la Bichonnette retentiront fort tard de l’éclat de nos chants d’adieux.

 

                Hélas Chateney et Chatenoy ne ressemblent en rien à Corre ou à Jonvelle. Chatenoy, où cantonnent le 1er et la 2ième Pelotons, est un hameau de cent habitants, quelques fermes, noyées dans le purin, tout est sale, tout sent mauvais. Même chose à Chatenoy où se trouvent le 3ième et le P.H.R. On s’installe tout de même tant bien que mal. Le 1er octobre le General de MONTSABERT vient remettre la rosette d’officier de la légion d’honneur au colonel LECOQ, ainsi que plusieurs croix de guerre à l’Escadron. Peu d’incidents marquants au cours de ce séjour en "haute patate" comme les gens appellent leur pays. Pour s’occuper on se lance dans la culture, on fait de grandes marches dans les forêts qui sont fort belles, on rêve des jours plus heureux de Corre. Un nouvel officier, l’aspirant GUYON, arrive un soir à l’Escadron et on l’y reçoit d’une façon étonnante. De l’E.H.R nous vient le chef MANNARINI qui sera notre grand metteur en ondes. Il pleut sans cesse et le lieutenant ALLANT tombe malade, assez sérieusement pour que l’on soit obligé de le renvoyer en Afrique du nord. C’est avec beaucoup de regrets que nous le voyons nous quitter. Le lieutenant BONNAFONT le remplace au commandement du 3ième Peloton.

 

                Des bruits d’alerte commencent à circuler dans les cuisines le 8. Cette période d’attente serait terminée, on " y " retournerait. Enfin ! car cette vie commence à être monotone. Les cuisiniers ont toujours raison. Le 9 à midi nous sommes alertés et à 18H nous quittons ce pays assez peu hospitalier.

 

 

4 - LES VOSGES

 

Premiers contacts avec les Vosges.

 

 

                Le régiment a pour mission d’établir une liaison sûre entre l’armée française et l’armée américaine, entre la 3ième DIA et la 3ième  division d’infanterie américaine. La Moselle est passée a Remiremont le 10 octobre et c’est à Vagney que nous trouvons les PC américains. Apres une courte reconnaissance au nord de Vagney dans une région où voisinent un peu de façon incohérente américains et allemands, l’Escadron est envoyé à Pubas et à Contrexard pour s’opposer à une action offensive ennemie éventuelle pendant que se fait la relève des unités américaines opérant dans le secteur. Le lendemain à 10 heures le Peloton BUZONNIÈRE continue la progression vers l’est, dépasse le carrefour du Théâtre  ou le 2ième Escadron vient de passer une nuit agitée, traverse Gerbamont, aborde le carrefour de l’ancien moulin et prend la route de Rochesson. Au bout de 1500 mètres il est arrêté par des tirs violents de mortiers et d’armes automatiques. Le MDL LIAIS, blessé à Poncey, revenu le matin même au Peloton, reçoit un éclat d’obus dans la jambe. Le pays est très accidenté, impossible de trouver d’abri en quittant la route qui longe une rivière et le Peloton BUZONNIÈRE doit revenir au Vieux Moulin. Le Peloton BONNAFONT tente de progresser sur un mauvais chemin de l’autre côté de la rivière, mais trouve aussi un contact rapide et sérieux. Ces deux Pelotons passent la nuit à Gerbamont que l’artillerie ennemie harcèlera sans répit. Un obus tombe sur une grange où dorment une quinzaine d’hommes du 2ième  Peloton, crève le toit, traverse le plancher, écrase en cassant en 2 le casque de LOUME. Miraculeusement, la fusée n’a pas fonctionné. Le lendemain, 12 octobre, le Peloton SAUVEBEUF reprend la même mission, rencontrant aux mêmes endroits les mêmes difficultés. Faute de moyens on doit revenir au Vieux Moulin où arrivent les premiers F.F.I du 3ième dragons, le régiment du colonel SEGONZAC auprès de qui nous allons nous battre pendant 3 mois. Ce sont des gosses de 16 à 19 ans, assez mal habillés, à peine armés, mais dont l’ardeur et le courage se lisent dans le regard malgré la marche fatigante qu’ils viennent de faire.

                Le 1er Peloton passe la nuit sous la pluie en bouchon au carrefour du vieux moulin cependant que le 2ième  et 3ième Peloton améliorent les cantonnements de Gerbamont. Le lendemain, nouvelle tentative, vers Rochesson, d’une patrouille du Peloton SAUVEBEUF, avec résultat identique. Le soir arrivent un Peloton de char Sherman (lieutenant FALGAYRAC), un Peloton de TD du 2ième  dragons avec le lieutenant de DUFFOURCK et un Peloton de chars légers du 1er Escadron du lieutenant MAGDELAIN

                Une attaque importante est prévue pour le lendemain 13. Les FFI avanceront à la gauche et les tirailleurs du 4ième RTT à la droite de ce que nous appelons déjà le train blindé. A l’Escadron le Peloton SAUVEBEUF recommencera l’éclairage en direction de Rochesson, tandis que le Peloton BONNAFONT appuiera la progression du Peloton MAGDELAIN de l’autre côté de la rivière en direction d’Orimont. L’opération démarre à 7h30 pour les tirailleurs qui doivent faire un grand crochet par les bois de la cote 900, à 8h30 pour nous. L’AM "Belliqueuse 2" avance rapidement jusqu’au point généralement atteint par les reconnaissances précédentes, continue sa progression jusqu'à un barrage de mine qu’elle détruit au canon, puis jusqu'à une barricade. Entendant parler de barricade, le lieutenant FALGAYRAC décide de passer en tête avec un groupe de Sherman, et Belliqueuse revient lentement pour leur laisser la place. Avant d’atteindre la limite de bond de Belliqueuse, le char de tête reçoit de plein fouet un antichar et prend feu. Le tir des mitrailleuses ennemies devient très meurtrier; de nombreux FFI sont blessés, dont plusieurs en essayant de porter secours aux blessés du char.

 

                De l’autre côté de la rivière le Peloton MAGDELAIN a progressé jusqu’aux lisières d’Orimont où il s’est heurté à de nombreuses résistances ; le char du MDL LABISTE en voulant manœuvrer s’engage dans un pré trompeur et s’enlise sous le feu des armes ennemies. Un char de sauvetage Recovery est aussitôt demandé au service auto ; malheureusement ce char s’enlise aussi 1km avant de parvenir au char de LABISTE. Malgré plusieurs heures d’effort on n’arrive pas à le sortir de sa mauvaise position.

 

 

                Entre-temps on apprend que les tirailleurs n’ont pas pu s’engager dans les bois de la cote 900 qui sont fortement tenus. Dans ces conditions il est impossible de continuer vers Orimont ou Rochesson et nous recevons l’ordre de rejoindre nos positions de départ. Cette journée nous aura coûté pour un bénéfice inexistant un Sherman, un char léger, un Recovery que les allemands feront sauter quelques jours plus tard. Du Sherman brûlé, trois blessés ont pu revenir de suite et dans la nuit un 4ième nous parviendra, horriblement brûlé, à regagner nos lignes. Le chef de char est mort à son poste de combat.

 

                Le commandement décide de porter tout l’effort offensif au sud de notre région, notre rôle est de fixer l’ennemi, et d’établir une ligne de point d’appui. Finies les reconnaissances, nous allons pour un temps nous transformer en fantassins, creuser des trous, construire des emplacements fortifiés pour mitrailleuse et pour guetteurs, nous entourer de mines anti-personnel et des grenades piégées. C’est le groupe de fermes de Vechamp qui sera le théâtre de cette activité nouvelle pour nous.

 

5 - ROCHESSON

 

                L’Escadron restera dans le coin de Gerbamont Rochesson jusqu’au 2 novembre. Chaque Peloton s’organise peu à peu et les cantonnements de repos, sans être confortables sont néanmoins très habitables. Le Peloton BONNAFONT s’est établi à la Joie, le Peloton SAUVEBEUF au Carrefour du Théâtre et le Peloton BUZONNIÈRE avec le PHR à Gerbamont.

L’artillerie allemande se montre souvent active de nuit, un élément de bataillon médicale et un détachement du Génie qui avaient voulu venir s’installer dans notre secteur trouveront rapidement cette région trop désagréable de nuit, et nous y resterons entre nous. Seul le Peloton BONNAFONT eut à souffrir de ces bombardements. Un soir un scout-car "Boufflers" et le dodge "Boufarik" sont assez sérieusement endommagés et GAILLARD est légèrement blessé. Au début chaque Peloton monte en lignes tour à tour pour 2 jours. Bientôt il y aura constamment deux Pelotons en lignes. Il s’agit de tenir un groupe de plusieurs fermes en lisière de bois ; les fermes sont d’ailleurs habitées, et il est curieux de voir évoluer ces familles de paysans qui continuent de mener une existence normale et vont ramasser les pommes de terre sans se soucier des combats qui se déroulent à côté d’eux. Les automoteurs allemand prennent cependant leurs habitants pour cibles, spécialement un soir ou le lieutenant de DUFFOURCK a exécuté avec son TD un tir à vue fort précis sur les fermes d’en face ou l’on voit continuellement entrer et sortir des gens en feldgrau.

 

                Nous ne nous contentons pas de nous enfermer dans ces fermes ; chaque jour partent des patrouilles qui vont tâter les lisières d’ Orimont et les bois de la cote 900. Le 15 octobre, ainsi, le brigadier-chef BLANCHARD part avec le brigadier MARECHAL et quelques hommes en direction d’Orimont. Arrivés à la lisière du bois, ils observent pendant quelques minutes les abords du village et décident de reconnaître et fouiller la première maison un peu à l’écart de l’agglomération. Laissant leurs hommes en surveillance, les deux brigadiers s’approchent de la maison et y pénètrent par une fenêtre. Elle est inhabitée, mais la présence de boites de conserves, de pain et autres nourritures leur révèle qu’il doit souvent venir du monde. Il est 4 heures, c’est l’heure de goûter, nos brigadiers s’attablent et se mettent à attaquer les conserves allemandes. Soudain, on entend du bruit dans la cour et BLANCHARD aperçoit à la fenêtre, un soldat et un sous-officier allemand se dirigeant tranquillement vers la porte d’entrée. "Reste-là dit-il à MARECHAL, moi je les prends par derrière.". Il sort par la fenêtre de derrière et revient vers l’entrée juste à temps pour recueillir les deux boches essayant d’échapper à MARECHAL. Bonne prise et la patrouille ramène les prisonniers à Vechamp puis repart sur le lieu de ses exploits, sans toutefois sortir du bois. Vers 18 heures le lieutenant Bonnafont revenu avec elle donne le signal de repli. BLANCHARD se lève et se profile à la lisière. Un coup de fusil part, on ne sait d’où, et il tombe une balle en plein front. La mort est instantanée, au moins est-il mort un jour de victoire !

 

                Une autre patrouille qui aurait pu mal finir fut celle effectuée par le Peloton SAUVEBEUF à la cote 900, que les tirailleurs annonçaient évacuée par l’ennemi. Le 26 octobre à 9heures la patrouille s’engage dans les bois et monte lentement les pentes abruptes parmi les broussailles et les sapins. Deux, trois layons sont traversés, on approche du faîte. Soudain au moment où l’on va toucher au but, deux mitrailleuses ouvrent un tir accéléré sur la patrouille et à bout portant. Les balles claquent de tous côtés et les traçantes se croisent désagréablement proches. Par miracle personne n’est touché, pas même en traversant le layon le plus élevé qui est battu par une arme automatique. Les sapins et la forte pente du terrain nous ont sauvés, mais tout le monde a eu chaud.

 

                Les patrouilles près de la rivière sont très recherchées depuis que l’aspirant CHEVALLIER a découvert dans un fossé près de la berge deux magnifiques parachutes de soie bleu et blanc ou l’on bâtit en rêve des douzaines de chemises et de pyjamas. Ces patrouilles ne sont pas inutiles. En plus des renseignements qu’elles rapportent, elles ramènent parfois des prisonniers et c’est l’un d’eux qui nous indiquera la position de l’un des automoteurs qui chaque nuit nous harcèlent d’un tir dangereusement précis. Les TD du lieutenant DUFFOURCK réussissent à le mettre en flammes.

 

                Malheureusement BLANCHARD n’est pas le seul dont nous ayons à déplorer la perte. SALABERRY du 1er Peloton est blessé mortellement par un éclat d’obus. OLIVE est blessé à ses cotés assez légèrement. LEMAN reçoit une balle de mitrailleuse dans le dos. RECATUME est blessé accidentellement. La providence nous protège; nous devrions avoir bien d’autres blessures à déplorer. Nous ne sommes pas très habitués en effet à cette vie de postes, et avons bien du mal à nous plier aux règles des relèves. Chaque Peloton s’entoure d’un système de défenses, grenades, mines anti-personnel, pièges, et si les premiers jours les relevés se préoccupèrent d’expliquer aux relevants le dispositif de leurs pièges, au bout d’un certain temps, la négligence ou l’oubli firent que ce passage de consignes ne s’effectue pas toujours avec précisions. Et l’on vit un jour l’aspirant GUYON se prendre les pieds dans le fil d’une mine bondissante, qui bondit mais n’éclatât pas. Une autre mine du même genre épargna - Dieu sait pourquoi - le chef BASQUES, une autre le maréchal des logis AGUERA et le lieutenant de SAUVEBEUF. Emu par tous ces manques de fonctionnement le capitaine crut que notre lot de mines était saboté et décida d’en essayer une pour voir ; à l’essai, la mine éclata !....

 

                On plaçait aussi de nombreuses grenades piégées. Un soir, après la tombée de la nuit, FALCOU et MAURICE décident d’aller en placer une à l’entrée des bois. Arrivés sur le chemin à la hauteur de deux arbres ils changent d’avis et se mettent d’accord pour la placer entre les deux arbres. La journée a été chaude et les deux sous-officiers sont en chemises avec les manches relevées ; aussi MAURICE sent-il le contact contre son bras nu d’un fil déjà placé entre les deux arbres, sur le point de rompre, fil de piège de grenade. Le lendemain matin, à l’aube deux allemands viennent se rendre et se dirigent droit vers les arbres. "Enfin, se dit MAURICE, on va voir le résultat de nos pièges" et tout le monde d’écarquiller les yeux. Hélas ! Le poste de droite a vu les prisonniers éventuels, les a appelés et au dernier moment ils changent de direction. La grenade ne restera pas longtemps. Le soir même une patrouille allemande la fait disparaître sans aucun bruit. Nous avons à faire a des spécialistes de patrouille de nuit, qui tournent autour de nos postes, éventent nos pièges et les déplacent en les rapprochant de nos emplacements. Gare à ceux qui, le lendemain iront les vérifier sans faire attention.

 

 

 

 

6 - DU CARREFOUR DE LA FORGE A BERLINGOUTTE

 

 

                Le 3 novembre, une grosse attaque est montée contre Rochesson, avec un Combat Command de la 1ère DB et deux groupes d’artillerie ; malheureusement une autre mission nous attend et il ne nous sera pas donné de participer à la prise d’Orimont et Rochesson devant lesquels nous sommes arrêtés depuis 3 semaines. Nous quittons donc ce secteur au petit matin, un peu écœurés, sous le fracas épouvantable de l’artillerie qui vient de déclencher son tir de préparation. L’Escadron se regroupe à Bemont au nord de Saint Amé, en vue d’une action sur Tholy menée en liaison avec le 3ième Spahis et un régiment FFI, le 51ième RI.

 

                A midi, le capitaine de Baulny convoque les chefs de Peloton dans le village de Julienrupt encombré des véhicules du 3ième Spahis et assez violemment bombardé par l’ennemi qui ne manque pas d’observatoire. Un obus vient exploser sur la route juste au-dessus du capitaine et des officiers qui s’en tirent juste avec un souffle chaud sur la figure. Le remblai aurait eu 10 cm de moins, il y aurait eu un bel avancement à l’Escadron ce jour-là. Le Peloton SAUVEBEUF a pour mission de se rendre à Berlingoutte, le Peloton BUZONNIÈRE aux Petites Gouttes. Le Peloton BONNAFONT restant momentanément en réserve.

 

                Vers 14 heures les Pelotons s’ébranlent ; le 1er, en direction nord, se heurte à un pont coupé et doit revenir sur ses pas pour emprunter un petit chemin de montagne dont il suit les lacets pendant quelques kilomètres. Puis le lieutenant se résout à continuer à pied en direction de Berlingoutte, car les chemins sont trop mauvais et les lacets les rendent interminables. Une section de FFI rattrape le 1er Peloton pour l’aider dans sa mission. Les Petites Gouttes constituent le premier bond dans cette progression à travers bois avec passage du torrent.

                Au Petites Gouttes le Peloton SAUVEBEUF prend liaison avec le Peloton BUZONNIÈRE qui réussit à parvenir par un autre itinéraire avec une jeep radio ; mais la section FFI a définitivement disparu. Après une demi-heure d’attente et de recherche on se décide à continuer sans eux. Le Peloton BUZONNIÈRE poursuit sa progression en suivant la vallée en direction de Tholy et le Peloton SAUVEBEUF commence à gravir la pente en direction de Berlingoutte. Il est alors 5h du soir et la nuit ne va pas tarder. Au premier Peloton AGUERA part avec une patrouille de tête conduite par GENOT. Arrivant à proximité d’une ferme, la patrouille avance prudemment, sauf GENOT qui, mitraillette à la main, marche sur la route sans s’en faire, mais non sans ouvrir les yeux et les oreilles. Le bruit d’une culasse d’arme automatique actionne en lui le réflexe immédiat de se jeter dans le fossé. Bien lui en prend car au 2ième essai le fusil-mitrailleur allemand fonctionne et les rafales se succèdent à cadence accélérée balayant la route sur laquelle progresse la patrouille. GENOT est à 15 mètres du FM boche enterré et recouvert de pierres et de madriers. Ils ne sont guère que 15 au 1er Peloton, la nuit tombe, d’autre part, en dessous aussi, les armes automatiques crachent leurs rafales ; le 2ième Peloton également semble au contact. Mieux vaut se regrouper aux Petites Gouttes pour la nuit. Le 2ième Peloton a en effet trouvé du boche dans les fermes le long de la vallée, le lieutenant de BUZONNIÈRE fait venir sa jeep pour rendre compte par radio au capitaine ; mais la jeep avant de le rejoindre saute sur une mine. Par bonheur personne n’est blessé, et la voiture ne semble avoir qu’une roue abîmée. On change la roue et comme le moteur ne part pas, on pousse la voiture. Il y a là pour prêter main forte au lieutenant, l’aspirant GUYON, le chef URNA et 4 ou 5 spahis. La jeep s’ébranle doucement lorsqu’une explosion formidable se produit, l’aspirant GUYON  a mis le pied sur une nouvelle mine antichar piégée contre personnel. On retrouvera son corps à 20 mètre de là ; il est mort sur le coup. 

 

                Mais il y a aussi de nombreux blessés ; le chef URENA avec des éclats dans les reins et, à la figure, DUNANT, LANGLAIS, BENAMEUR, BEAULERET, de LAVEAUCOUPET, NERVAL, de LEUSSE et le brigadier DINE, qui refuse de se faire évacuer. Le lieutenant a été projeté à 10 mètres et se relève indemne. Il n’est plus question de continuer à avancer. Le 1er Peloton tiendra les Petites Gouttes pour la nuit et le 2ième ramène ses blessés à la scierie de la Forge où les voitures sont restées bien a l’abri d’un bombardement à peu près incessant. Pendant ce temps le capitaine et le 3ième Peloton ne sont pas restés inactifs. Ils ont cherchés et trouvés un autre itinéraire pour se rendre à Berlingoutte et après des kilomètres de sentier plutôt que de route, où les AM passées par miracle, ils sont arrivés à la tombée de la nuit sur l’objectif. Là aussi l’ennemi semble fortement retranché. Le contact a été sévère, impossible de manœuvrer avec les voiture sur ce chemin à flanc de coteau où l’on ne peut même pas doubler. Impossible à cause des trop faibles effectifs de se lancer à pied, que la nuit trop tôt arrivée, rendrait très aléatoire. A 100 mètres du tournant de Berlingoutte, le 3ième Peloton et le PHR s’établissent en hérisson pour la nuit, avec les boches devant eux, les boches au-dessus, les boches au-dessous. Enfin arrive-t-on à établir la liaison radio avec les autres Pelotons, et il est décidé qu’a l’aube, le 1er Peloton avec les FFI, qui ont fini par se retrouver viendront renforcer le 3ième. La nuit semble bien longue la haut où il n’est pas question de dormir. Tout le monde est sur le qui vive. Le capitaine a demandé par radio le bombardement de Berlingoutte et, toutes les heures, un certain nombre d’obus viennent animer le secteur, un peu trop même, car ils tombent dangereusement près, parfois même aux abords du chemin sur lequel nous sommes postés, c’est ainsi qu’ IBARRA reçoit un éclat dans l’œil ; malheureusement, la radio, toujours capricieuse, est sourde, et le tir ami restera aussi dangereux pour nous.

 

                En bas, au 1er Peloton la nuit n’est guère plus agréable. En quittant les voitures, personne n’a songé à s’encombrer de rations et de boites de conserves, a plus forte raison de couvertures. Or, la ferme où l’on s’abrite ne renferme plus rien de comestible, c’est en vain que placards, armoires et caves sont fouillés.

                Rien !!!! Et en plus, la brume montant de la vallée est glacée !

                Or, au cours de cette journée du 3 novembre, seul le 3ième Escadron a pu progresser dans cette région du Tholy : le 3ième Spahis, les FFI ont été de suite stoppés, aussi sommes-nous dangereusement en pointe et le commandant du secteur décide de dire au capitaine de BAULNY de revenir vers les Petites Gouttes. Mais la radio refuse tout service. Le chef BOCHET, tout heureux de cette occasion de quitter la base trop tranquille à son gré, s’offre à joindre le capitaine à 1 heure du matin et part avec BESNARD et JEANROGER.

 

                Il fait nuit noire. Le petit groupe errera toute la nuit, surprenant quelques postes FFI, fort peu rassurés et incapables de les renseigner, et finira par tomber par miracle sur les traces des AM qui les conduiront à destination à 6 heures du matin. C’est à peu près à cette heure que le 1er Peloton et une section FFI quittent les Petites Gouttes pour rejoindre également le capitaine et le 3ième Peloton. Le lieutenant de SAUVEBEUF marche en tête avec l’aspirant CHEVALLIER et les FFI, le chef BASQUES suit avec le Peloton. 2 kilomètres avant d’arriver à la position du 3ième, une mitrailleuse ennemie coupe l’itinéraire juste après le passage des FFI. Le chef BASQUES tente de suivre, mais se rend compte qu’il est impossible de passer. Cherchant un autre itinéraire, il tombe sur un chemin miné, évite les mines et tombe nez-à-nez avec une casemate qui le rate. Il se résout alors à s’installer défensivement et à fixer le feu de l’arme ennemie, retranchée dans les carrières qui nous surplombent.

                A 8 heures la situation n’est pas de tout repos au 3ième Peloton. L’adjudant FALCOU part avec une patrouille pour nettoyer la colline au-dessus de nous. Coups de feu, mitraillettes, grenades, il surprend un poste d’observation allemand et ramènent prisonniers et matériel d’optique et de transmissions. Au-dessus on y voit donc un peu plus clair. BOCHET et BESNARD descendent alors de rocher en rocher pour voir ce qui se passe en dessous sans qu’on leur demande rien. Soudain deux coups de fusil claquent à 150 mètres au-dessous. Le chef BOCHET réapparaît, avançant avec difficulté, il a reçu une balle en plein milieu de son casque et en est encore choqué bien que seul le cuir chevelu soit un peu écorché, mais BESNARD, lui serait sérieusement blessé. Comment aller le chercher sur cette pente aux rochers abrupts et nus. De fait on l’entend se plaindre. TRAWCZETOW n’hésite pas, il ôte son casque, sa veste, et en pantalon et chandail il bondit ; deux ou trois sauts magnifiques il rejoint BESNARD qu’il charge sur son dos. Puis sans s’arrêter pour reprendre son souffle il remonte en courant jusqu'à nous. Bel exploit athlétique. BESNARD a le bras cassé près de l’épaule et perd beaucoup de sang. Le lieutenant de SAUVEBEUF et chargé de ramener les blessés en jeep, et de concentrer le tir des M8 de l’Escadron sur ces carrières d’où par le tir d’interdiction de l’ennemi. Le 3ième Peloton profitant de ce tir décrochera. La jeep conduite à toute allure par GRIFFRATH passe sans mal le passage dangereux et, une demi-heure après les M8 commencent à tirer. Mais tout le monde ne pourra revenir en voitures blindées, il faut trouver un cheminement pour les FFI en particulier. Le capitaine de BAULNY part tout seul avec un fusil : dès qu’il sera arrivé à la jeep radio du lieutenant de SAUVEBEUF, il expliquera au lieutenant BONNAFONT par où il doit envoyer les élément à pied. Et tranquillement il disparaît sans vouloir se laisser accompagner. Un quart d’heure se passe, on entend quelques coups de feu, quelques rafales, enfin le radio reçoit ce message "Allo 30 - répondez. Allo 30 ici Anatole en personne - Alors voilà! Que vos types descendent une trentaine de mètres au-dessous du chemin ! Arrivés à un buisson touffu, qu’ils ne traversent pas ; ils se feraient tirer dessus, on les raterait peut-être comme moi, mais inutile d’essayer. Qu’ils longent le buisson jusqu'à un bosquet et par le bosquet qu’ils remontent jusqu’au premier Peloton."

 

                Le décrochage se passe sans trop de mal bien qu’un scout-car manque de tomber dans le ravin. Bientôt, tout le monde se retrouve aux Petites Gouttes. Le capitaine passera avec son PC, la nuit sous un tas de planches à la scierie de la Forge qui est toujours sérieusement bombardée. Les motards GUILLAMO et PEDINIELLI passent par miracle au milieu des gouttes ; le souffle d’un minen les a envoyés dans le fossé, et un peu tremblants, mais avec le sourire et prêts a repartir, ils racontent leurs histoire au capitaine. Le lieutenant de BUZONNIÈRE n’est pas content du tout, sa belle traction a été criblée d’éclats malgré les planches qu’il avait fait mettre autour.

 

                Le lendemain nous sommes relevés par le 51ième RI et nous sommes envoyés de l’autre côté, c'est-à-dire à l’ouest de la route du Tholy, route abondamment minée : un M8 du 3ième  Spahis et un TD du 7ième RCA l’ont éprouvé à leurs dépens. On s’installe en poste, le 1er Peloton en haut, le 2ième au milieu, le 3ième en bas ; la vie de Orimont et de Gerbamont va-t-elle recommencer ? La pluie se met de la partie, en particulier le 6 et le 7, rendant les chemins impraticables, heureusement presque tous les véhicules se trouvent à l’abri à Julienrupt. Le 7, à 8 heures du soir nous apprenons que le 4ième Escadron va nous relever dans la nuit. Et de fait les premiers éléments arrivent à 9 heures. Il fait un temps effroyable, une nuit opaque ; les postes sont très difficiles à trouver, étant assez éloignés les uns des autres, les chemins trop nombreux sont trompeurs, et il y a surtout un poste perdu dans la carrière qui fera courir l’aspirant CHEVALLIER pendant plus de 5 heures, alors qu’à chaque pas on risque de se rompre les os au bas d’une falaise. Jeeps et Dodges s’embourbent, et comme on ne peut pas faire de lumière, les travaux sont lents et la pluie et le froid mettent les nerfs à rude épreuve. Il est 2 heures du matin lorsque le 2ième Peloton arrive au Saut de la Cuve, cantonnement de repos, le 1er Peloton le suit à 1 heure. Quant au lieutenant BONNAFONT, il décide de passer le reste de la nuit à Julienrupt et de rejoindre l’Escadron le lendemain.

 

                Pendant près de deux semaines l’Escadron attendra qu’on ait besoin de lui. Le capitaine a établi son PC au Saut de la Cuve avec le premier Peloton dans une usine à papier. Le 2ième Peloton fait son trou à ST Amé et le 3ième s’est installé près de Vagney.

7 - PREMIER CONTACT AVEC LONGEMER

 

 

 

                Depuis trois jours, une grande lueur rouge tremble, la nuit, sur le ciel de Gérardmer. Si les Allemands allument des incendies, c’est qu’ils sentent qu’ils ne peuvent plus se maintenir dans la région, l’heure de leur décrochage est proche, proche aussi l’heure où nous aurons à courir à leurs trousses. Elle vient si brusquement cette heure en ce matin du 20 novembre qu’il est impossible de prévenir le lieutenant de SAUVEBEUF et l’aspirant CHEVALLIER partis faire une course à Epinal. Leur absence ne durera pas 2 heures et à leur retour ils ne trouveront plus que des civils cherchant des rations américaines oubliées. L’Escadron a en effet démarré à une allure record ; alerté à 10h, il arrive à 12h à Gérardmer à 40 km de là. Gérardmer, ville martyre, encore fumante des immenses brasiers systématiquement allumés par les S.S, charmante ville d’eau dont le lac est le seul vestige intact d’une beauté tant renommée. Villas et châteaux, hôtels et casinos ne sont plus que des monceaux de pierres, car tout ce qui n’a pas brûlé a sauté. Voici, çà et là, quelques maisons qui subsistent. Qu’on ne s’y fie pas, généralement une bombe à retardement est placée dans la cave. Toute la population qui a refusé de partir est massée dans les quelques maisons épargnées où l’on couche à sept par chambre. Seuls restent les femmes, les enfants et les vieillards. Tous les hommes jusqu'à l’âge de 50 ans ont été emmenés par les allemands ; beaucoup ne reviendront plus.

 

                Est-il rien de plus touchant que l’accueil de ces Géromois qui trouvent le courage de nous acclamer, de rire et de chanter avec nous devant les cendres de leurs maisons, plaisantant leurs détresses et regrettant de ne rien avoir à vous offrir.

 

                Cette première vision de Gérardmer n’est que fugitive, nous ne faisons que traverser les ruines pour rejoindre le 2 Escadrons que ne nous avons pour mission de dépasser. La route de la Schlucht, après Gérardmer passe à Xonrupt, Longemer et Retournemer. Une rivière fait communiquer cette série de lacs. Nous retrouvons le Peloton PANEL du 2ième Escadron à Xonrupt où il est en train de se faire arroser par de gros mortiers allemands qui viennent on ne sait d’où. Le Peloton BUZONNIÈRE a pour mission de rechercher la liaison avec les FFI dans les bois, au-dessus de Xonrupt, et le Peloton SAUVEBEUF de poursuivre la reconnaissance en direction de Longemer avec l’aide d’une équipe du génie commandée par le sergent MEYLACH. Le Peloton PANEL n’avait pu s’engager sur la route encore coupée, mais un pont oublié par les allemands nous permet de passer la rivière et de prendre pied sur cette route où la progression doit être beaucoup plus facile. Berneuse avec le MDL RUBIO ouvre la marche, suivie de près par le half-track du génie. Derrière viennent Belliqueuse, Bestiaire et les autres véhicules du premier Peloton. La route est très minée, de fréquents barrages nous obligent à une avance très prudente, d’autant plus que ces barrages sont cachés sous les plâtras des maisons sautées.

                MEYLACH et deux ou trois démineurs marchent devant l’AM de tête est au moyen de poignards et de baïonnettes s’assurent de la sécurité de la route. Il est 14h, il fait un temps magnifique, le pays est ravissant, l’ennemi invisible et muet, cette marche d’approche prend l’aspect d’une promenade fort paisible, il suffit de voir marcher tranquillement derrière le half-track le lieutenant de SAUVEBEUF et le MDLCAZAUX tout en faisant des pronostics sur l’endroit où il passe la nuit. Xonrupt est passé, puis la route des Fies, on arrive à hauteur du bois des Brochottes puis à ce qui était les premières maisons de Longemer. Déjà on aperçoit à droite le lac de Longemer, on voit à 1km en avant le coude de la route qui tourne pour s’engager sur un épais bois de sapins longeant le lac. Mais Berneuse s’arrête devant une barricade de moellons, de pierres et de poutres qui, non seulement barre la route mais continue de part et d’autre sur une assez grande longueur. Le sergent MEYLACH vérifie que la barricade n’est pas minée, mais elle est trop importante pour être franchie par une AM, il faut la contourner. Le lieutenant de SAUVEBEUF l’a rejoint et tous deux se dirigent vers le bois des Brochottes pour voir si la prairie peu supporter les AM et si la barricade à côté du bois peut être facilement rejetée. CASAUX, lui, a découvert un canapé rouge au sommet de la barricade et ameute tout le monde avec sa découverte. Le lieutenant et MEYLACH sont à la lisière du bois, le terrain semble bon : "essayons avec la première AM". Le lieutenant ouvre la bouche pour appeler RUBIO et c’est alors que le drame commence. Un coup de canon déclenche un feu d’enfer. De toutes parts ce n’est que claquements, sifflements, éclatements. Le canon antichar vise Berneuse et RUBIO l’a repéré au premier coup. CARBONNEL, son tireur un peu énervé tire trop vite et trop bas, au 2ième coup il en est tout près, le 3ième sera sûrement le bon ; vite le canon est chargé, mais il ne tirera pas ; car l’AM est frappée à mort, un obus la traverse de part en part. CARBONNEL est atteint mortellement, le radio BOUSSOUM a de nombreuses contusions, l’AM ne répond plus. D’un bond les trois membres de l’équipage, indemnes l’évacuent sous le feu. Derrière Berneuse, le half-track du génie a déjà reçu aussi un coup de canon de l’allemand qui prend la route en enfilade. Au déclenchement du feu le MDL CAZAUX a quitté son canapé et, sans oublier sa canne s’est précipité sur Belliqueuse 2, son AM, juste à temps pour tirer deux coups et recevoir un obus sur le devant de l’AM, le demi arbre avant et fichu. Le conducteur veut sortir la voiture de là, mais l’AM glisse sur le bas-côté, impossible de bouger, on est obligé de l’évacuer, sa position penchée l’empêchant de tirer. Bestiaire aussi, l’AM du chef de Peloton est touchée par ce maudit canon, un obus la traverse de côté, détruisant le poste radio mais sans abîmer le moteur, l’équipage est indemne. "Qu’est-ce que l’on fait", demande ESPLAT, le conducteur. "on attend le lieutenant", dit MOREAU, le tireur. "Ça va", répond le radio dans les cheveux se sont dressés sur la tête au moment du choc de l’obus, mais à qui le fait de tirer a vite rendu son sang-froid. D’ailleurs le canon s’est tu ; Belfort  avec son 75 entendant la bagarre s’est avancé à la rescousse et l’a réduit au silence. Quant au lieutenant que nous avons laissé à l’entrée du bois avec MEYLACH, il ne tarde pas à rejoindre Bestiaire. Après s’être abrité derrière un arbre pendant quelques secondes pour essayer de comprendre la situation, il s’est rendu compte que des balles traçantes passaient tout près de lui et après avoir crié à MEYLACH de le suivre, il s’est rué vers la route où les débris des maisons qui avaient aidé à faire la barricade offraient un abri provisoire. Là il a rallié les gens du génie et de Berneuse et les a renvoyés vers l’arrière. C’est au moment où il atteint Bestiaire qu’il se rend compte de l’absence du sergent MEYLACH ; Belfort et Bestiaire se replient lentement jusqu’à être à l’abri des coups éventuels. L’équipe de BASQUES a mis le 57 en batterie en un temps record. Lui aussi a participé à faire taire le canon boche. Les démineurs nous rejoignent ; ils sont passés par le bois des Brochottes et ont fait prisonnier un poste de 3 allemands qui tiraient à la mitrailleuse sur la route. Le capitaine vient d’arriver, on lui rend compte immédiatement que la mission de rechercher le contact a été remplie et que ce contact est assez précisé. Il décide de tout tenter pour ramener Belliqueuse.

 

                A la nuit tombé une patrouille a pied se rend avec l’aspirant CHEVALLIER à la hauteur de l’AM qui se trouve à 150m de la barricade. Belfort, en marche arrière et centimètre par centimètre pour ne pas faire de bruit arrive à distance de remorquage. DOUAT est au volant de l’AM. Malheureusement, un poteau téléphonique empêche la prise en remorque ; il faut que l’AM se dégage toute seule. Le moteur tourne, l’embrayage répond et CAZAUX la laisser glisser en bas du remblai de la route. Tant bien que mal elle tourne et Belfort la tire de là dans un bruit que les spectateurs jugent infernal. La réaction ennemie est nulle cependant. Après ce premier succès, on décide d’aller jusqu'à la barricade chercher CARBONNEL et voir ce qu’est devenu MEYLACH. RUBIO et son conducteur SALIES s’offrent  pour cette mission dangereuse. AGUERA les accompagne avec DINE et BOUZIANE. Ils trouvent MEYLACH à proximité de Berneuse, très grièvement blessé et le ramène ainsi que le corps de CARBONNEL resté dans l’AM, à son poste de tir.

MEYLACH souffre beaucoup, il a cinq balles dans le ventre. Transporté de suite à l’hôpital et opéré sur le champ il ne pourra résister à sa terrible blessure et mourra dans la nuit.

 

                Le 3ième Peloton est arrivé sur les lieux relever le 1er Peloton et s’installe pour la nuit dans une scierie à proximité du carrefour de la route de Fies. Le lendemain matin, cette position étant en pleine vue du bois des Brochottes, il se mettra en position un peu en arrière et inaugurera les caves de l’hôtel de la roche du page.

 

                Une compagnie FFI du groupe Toulouse devait suivre la progression du 1er Peloton de l’autre côté de la rivière. Il ne semble pas cependant qu’ils aient beaucoup tenté de dépasser Xonrupt. Leur journée fut fort occupée à fouiller les caves des maisons brûlées, ainsi que l’église, seul bâtiment indemne, où ils se livrèrent à des parodies religieuses de caractère plutôt scandaleux. Justement révolté de cette inconduite, le colonel LECOQ les fera remplacer le lendemain par des éléments du 3ième Dragons.

 

 

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8 - VILLEGIATURE A L’HOTEL DE LA ROCHE DU PAGE

 

 

 

                Trois maisons calcinées, à cheval sur la route de Longemer, trois maisons dont il ne reste plus que les murs extérieurs et quelques cheminées, dont les caves, petit-à-petit nettoyées, chauffées et meublées arrivent à prendre un caractère habitable malgré des plafonds ne retenant l’eau que très relativement, voilà la position que défend depuis le 2 novembre le Peloton en ligne de l’Escadron. Non loin de là se dresse la Roche du Page, constituant un très bon observatoire face au bois des Brochottes et d’où l’on découvre le bordant à sa gauche, la vallée des Fies, et l’Envers des Fies avec la maison forestière et, à sa droite le chemin menant à la petite agglomération groupée autour de la maison forestière de Bellebriette, puis la grande croupe boisée, surplombant les lacs de Longemer, montant rapidement jusqu’au col de la Schlucht. Le lac s’étend à quelques km de nous, bien encaissé dans une cuvette que les pins ferment de tous côtés, dont la couleur chaque jour changeante suit fidèlement les variations du temps. Du bleu des premières journées, elle passe au gris triste, conséquence de la neige qui commence à tomber vers le 24 ou 25.

 

                Le reste de l’Escadron est à Gérardmer ; le PHR et le Peloton BONNAFONT ont élu cantonnement à l’hôtel Bellevue. Le 2ième Peloton est rassemblé dans quelques maisons, fermes ou habitations bourgeoises, tandis que le 1er et l’échelon sont dispersés autour de l’église. La population est fort accueillante, tout le monde se montre très compréhensif quant à nos désirs, de nombreuses amitiés se forment au coin du feu. Certes, la vie à l’hôtel de la Roche du Page est moins agréable. Les bombardements de mortiers sont quotidiens et parfois terriblement précis. Le 21 novembre, OLLIER du Peloton BONNAFONT est blessé à sa pièce d’un éclat au ventre. L’adjudant FALCOU, MONTES, et le brigadier VIGIER se précipitent pour le ramasser, lorsqu’une nouvelle arrivée les projette à terre. L’adjudant est blessé au genou, MONTES au nez et VIGIER dans le dos. Le brigadier FORNEZ qui, juché sur l’AM, rendait compte par radio de ce bombardement, reçoit trois éclats dans le ventre, il mourra peu de temps après. Pour riposter à ces bombardements, le capitaine a monté un groupement de M8 qui harcèlent jour et nuit le bois des Brochottes, les Fies, et la route de la Schlucht. De la Roche du Page on règle le tir. Bientôt des mortiers des Dragons et du 2ième Escadron viendrons profiter de ce masque remarquable pour tirer à faible distance sur les postes ennemis.

 

                Ceux-ci sont bien connus ; ils ont été repérés, et leurs positions ont été plusieurs fois vérifiées par des patrouilles à pied que nous envoyons journellement en liaison avec le 3ième Dragons. C’est HINTZY, du Peloton BONNAFONT, qui, le premier soir, le 20, va reconnaître les Brochottes. C’est le brigadier-chef SERVOLES qui, après une patrouille particulièrement osée, surprend quatre allemands et les ramène prisonniers ; c’est le chef BASQUES qui va reconnaître les hauteurs du bois à l’ouest du lac ; le Spahi GALARSA qui fait partir une mine anti-personnel et passe au travers des éclats. Par deux fois, le Peloton BONNAFONT s’engagera avec les AM sur la route des fies. La 1ère fois, le 2 décembre, il est arrêté par une barricade importante et minée, défendue par des armes automatiques ennemies. Une certaine circulation est observée autour de l’Envers des Fies. Au crépuscule, MAURICE amène Bouvines à bonne portée et enregistre plusieurs obus en plein dans la maison. Une 2ième fois, il participe à une action montée par le 3ième Dragons contre l’Envers des Fies. Malheureusement la barricade est toujours défendue.

 

                Un sapeur est tué en voulant la démolir, un autre blessé. Quant aux Dragons, ils sont très violemment accrochés sur un glacis dont ils ne peuvent bouger, le brouillard qui les cachait s’étant levé d’un seul coup. Le capitaine qui les commande est tué ; blessé, le lieutenant qui le remplace, blessé le docteur qui veut le soigner. Le Peloton de char du lieutenant MAGDELAIN est envoyé pour les dégager, et en fin de journée, ils réussissent à revenir.

 

                Toutes les nuits nous sommes visités par une jeep américaine qui fait 20km pour venir prendre liaison. Ce seul chiffre est éloquent sur la valeur numérique des forces alliées dans le secteur. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de l’attitude relativement peu offensive à laquelle nous sommes réduits depuis le 20 novembre.

 

                Ceci, toutefois, ne va pas durer. Le 1er décembre, une recrudescence du tir ennemi est enregistrée un peu partout, aussi bien en mortiers qu’en mitrailleuses. Le colonel LECOQ L’interprète comme un indice de repli allemand. Dès le 2 toutes les troupes françaises sont envoyées en avant. Le moral est bon. Chacun est fatigué de ces 10 jours que les boches nous ont contraints à passer dans des trous ; d’autre part la saison avance, et chaque jour nouveau rend plus difficile la tâche de franchir la Schlucht. Il ne neige pas, il fait même un soleil qui, bien que ressemblant de très loin a celui d’Austerlitz, jette une note d’optimisme dans tous les cœurs.

 

 

9 - A L’ASSAUT DES CRETES

 

 

 

                C’est au Peloton SAUVEBEUF qu’échoit la mission d’aller tâter la barricade de Longemer et la corne du bois des Brochottes. Une forte patrouille à pied part en suivant la vallée tandis que Belliqueuse avec CAZAUX  Progresse prudemment sur la route sans perdre la patrouille de vue. Silence complet. Belliqueuse n’est plus qu’à 1 km de la barricade et des restes de Berneuse. Soudain une explosion se produit près de l’AM qui accuse nettement le coup. Belliqueuse avait presque entièrement traversé un barrage de ces mines allongées RMI 43, lorsque sa roue avant passa sur l’une d’elles. Tous les occupants sont plus ou moins blessés, DOUAT et NAVASA sortent les premiers, très choqués, courant dans la prairie sans savoir où ils vont. Le premier a de nombreux éclats dans la jambe, et l’autre une petite blessure à la tête. Puis le MDL CAZAUX se laisse tomber de la tourelle et glisse sur le bas-côté de la route. Il a une jambe cassée mais ne se plaint pas et ne se préoccupe que du radio HUSSON qui, lui, ne peut sortir de la voiture qui est en train de prendre feu. L’aspirant CHAVALLIER arrive à temps pour maîtriser l’incendie, et aidé du lieutenant, dégage HUSSON qui a la jambe droite broyée. Les premiers soins sont faits sur place et une jeep évacue les blessés. Les allemands avant de partir sont revenus de nuit poser ce barrage en un point où nous étions déjà passés à plusieurs reprises. On ne se méfie jamais assez.

 

                Pendant ce temps la patrouille à pied arrive à la barricade, où elle est rejointe par un détachement de démineurs du génie. Ceux-ci auront fort à faire car la région est infestée de mines en bois anti-personnel et ainsi d’ailleurs que de mines anti-char. De nombreux pièges sont placés partout et de préférence aux endroits où l’on s’y attend le moins. Enfin, dernière attention des boches, ils ont fait sauter un ponceau, et la route est coupée avant le tournant du lac. On fait une timide tentative à l’intérieur du bois des Brochotttes. Mais celui-ci se révèle un tel nid de mines que l’on décide d’y renoncer, cette patrouille n’étant pas indispensable. Le Peloton SAUVEBEUF s’installe pour la nuit dans une cave à la hauteur de la barricade. Un souterrain part de cette cave en direction du bois des Brochottes. Le brigadier BEN ZERGA est envoyé avec une lampe électrique reconnaître où il aboutit. Il revient quelques secondes après, assez pâle, en disant qu’il n’y a rien et que c’est sans intérêt, et avoue bientôt n’avoir pas été jusqu’au bout mais affirme catégoriquement avoir dépassé la moitié. Vexé de l’hilarité générale qu’il déchaîne, il retourne dans le trou, qui est un écoulement d’eau donnant dans la prairie à proximité de la maison. Quelques rafales de mitrailleuses trouent la nuit, dues à la nervosité d’un guetteur. Il n’y a pas de doute, l’ennemi est loin, il faut le rattraper.

 

                Le Peloton BONNAFONT et le Peloton BUZONNIÈRE vont activement s’y employer.

 

                Le lendemain, ils se transforment en pontonniers et le soir le Peloton Bonnafont peut atteindre la maison forestière de Bellebriette un peu abîmée par nos tirs de Gérardmer, mais encore très habitable. Au petit jour, le lieutenant BONNAFONT fait une reconnaissance en direction de Belleveurche où vient d’arriver par la montagne un Escadron de Dragons. Le chemin est étroit, très neigeux et raviné ; la pente est souvent très raide. Qu’importe il décide de s’y engager avec son Peloton et les M8 qui trouveront à Belleveurche une position de tir remarquable. Après une journée d’efforts, le Peloton arrive au but. Seul, Belfort, l’obusier du premier Peloton reste à mi-chemin déchenillé. Son équipage passe pour le garder, une nuit au fond des bois dont il gardera un souvenir qui n’a rien d’enchanteur. Là-haut, ceux qui sont arrivés prennent liaison avec les Dragons. Il fait très froid et le seul logement est une ferme minuscule dont le toit est souvent a claire-voie, habitée déjà par plus de 100 dragons. Les Spahis se réfugient dans une espèce d’étable où ils trouvent une chaleur relative, qui ne les empêche pas d’oublier la saleté qui les entoure. Le lendemain, une patrouille AM est poussée vers le Collet, le dernier carrefour avant la Schlucht, malheureusement la route est coupée et les véhicules ne peuvent passer. Ils retournent donc à Belleveuche que quittent bientôt les Dragons. Pendant plusieurs jours, au 3ième Peloton, on fait des tirs de M8 sur le col ; on fait des patrouilles à pied sur la crête d’où l’on découvre toutes les positions allemandes, et surtout, on dépanne les voitures qui montent en liaison, et qui ne manquent pas de s’embourber avant d’arriver.

 

                Si le Peloton BONNAFONT est arrivé le premier en vue de la Schlucht, le Peloton BUZONNIÈRE, lui, atteint le premier Collet. Les difficultés qu’il aura à surmonter seront encore plus grandes. De Longemer à Retournemer, pendant 3km, tous les sapins bordant la route sont tombés réalisant un barrage que seuls peuvent concevoir ceux qui connaissent la grandeur et la force des sapins des Vosges. Cette fois-ci, les spahis se transforment en bûcherons … et en démineurs, car de nombreuses mines sont enfouies dans la neige au-dessous des branches. Le premier jour, on travaille avec le treuil du half-track et à la scie. En fin de journée, les TD du 7ième Chasseurs viennent améliorer le rendement. Le génie aussi est à l’œuvre, et le lieutenant VAN EYCK, fatigué de déminer suivant la méthode réglementaire, c'est-à-dire en observant d’abord si la mine n’est pas piégée, pour gagner du temps, saisit les mines antichars à pleine main et les balance dans le fossé où elles éclatent avec fracas. Heureusement, le 4 au matin, arrive un bulldozer et tout va changer. Quelle que soit la grosseur de l’obstacle, la pelle du bulldozer s’en joue, rien ne lui résiste, en quelques heures la route de Retournemer est libre, les Dragons qui y sont arrivés depuis deux jours recevront leur ravitaillement autrement que par le lac. Le colonel SEGONZAC est présent au déblayage du dernier arbre et remercie le lieutenant de BUZONNIÈRE en quelques mots restés historiques.

 

 

                7km séparent encore Retournemer du Collet, 7km d’une petite route praticable peut être l’été, mais que les dernières chutes de neige, sans compter les nombreux barrages d’arbres et de mines rendent singulièrement difficile. Il faudra deux jours d’efforts ininterrompus au Peloton BUZONNIÈRE pour prendre pied sur le Collet définitivement, le 7 au matin.

 

                Le Peloton de chars MAGDELAIN vient l’y relever. Va-t-on poursuivre l’offensive ? On est encore arrêté par les mines qui sont foison au Collet, où l’ambulance est complètement détruite. Le soir du 7 pendant que le Peloton BONNAFONT grelotte à Belleveurche, les deux autres Pelotons se retrouvent près de Retournemer dans des cantonnements relativement confortables. L’équipage GUERIN reçoit et ses thés sont fort appréciés. Quant au capitaine, il fait le désespoir de Basilic qui ne peut jamais le joindre. Il est toujours par monts et par vaux, allant de Belleveurche au Collet, voyage qui représente au minimum 3 heures de jeep, quand le chemin du Collet n’est pas trop encombré. Cette situation ne peut durer, et le 8, des éléments de tous les Pelotons s’attellent au tronçon de route directe Belleveurche le Collet. On déneige, on démine et au début de l’après-midi, le Peloton BONNAFONT se trouve délivré. Le 9, il est relevé par le Peloton SAUVEBEUF qui, depuis quelques jours, n’a fait que se reposer et le 11 il sera envoyé pour renforcer le 2ième Escadron à la prise du col du Bonhomme.

 

                Où sont les hivers tempérés d’Afrique, où le chaud soleil des après-midi de décembre à Colomb Bechar ou Beni Ounif, où est la température clémente du Tell ? Il fait couramment maintenant -10 et -15, le vent nous cingle sans cesse de ses tourbillons glacés. Les indigènes toussent des nuits entières, d’ailleurs tout le monde s’adapte difficilement à de telles rigueurs. Quant aux voitures c’est une source d’ennuis continuels. Il n’y a jamais assez d’antigel pour tout le monde, il faut faire tourner les moteurs la nuit, toutes les deux heures, parfois toutes les heures. Quand il y a de l’eau dans l’essence, ce qui se produit assez fréquemment, toutes les canalisations du circuit d’alimentation gèlent et c’est un rude travail pour y remédier, les dépanneurs de l’échelon se souviendront de ces heures pénibles où les doigts engourdis ne répondent plus, où l’on met une heure à dévisser un boulon, de telle sorte que l’on ne sait plus si l’on pleure de froid, de rage ou de découragement. Les mitrailleuses et les canons aussi gèlent, et je revois encore le tireur de Bestiaire avant l’attaque de la route des Crêtes, arrosant la culasse du 37, du seul liquide relativement chaud que l’on puisse trouver en plein bois neigeux, pour essayer de réchauffer l’huile coagulée qui en freinait le mouvement.

 

                La route des Crêtes, tel est le nouvel objectif. Cette fameuse route qui rejoint tous les cols des Vosges.

                C’est le 11 décembre qu’a lieu la première tentative. Le capitaine OSTER engage dans un mauvais chemin, derrière l’inévitable bulldozer, un Peloton de chars de son Escadron ainsi qu’un groupe de TD du 7ième Chasseurs. Les Pelotons SAUVEBEUF et BUZONNIÈRE à pied, assurent la sécurité rapprochée des chars de chaque côté du chemin, et les dragons progressent à travers bois un peu plus haut. L’on doit atteindre la route des Crêtes au carrefour du Haut de Falimont où nous avons rendez-vous avec un bataillon du 4ième  RTT.

                Le chemin est miné et très enneigé, le bulldozer avance lentement, plusieurs barrages viennent encore nous retarder. Le contact est pris assez vite avec quelques postes enterrés allemands munis d’armes automatiques. Le lieutenant BUZONNIÈRE essaye avec un certain succès l’un des deux ou trois mots allemands qu’il connaît : "Komm, Komm" et fait quelques prisonniers ; MOHAMED CHEIK lui, ne veut pas de prisonnier et tire sur ceux qui font mine de se rendre, ce qui ne les incite guère à renoncer à se défendre. Mais le temps passe, on apprend que le 4ième  RTT ne sera pas au rendez-vous ; dans ces conditions, l’opération est arrêtée à 1 km du but et tout le monde rentre, se massant sur ce chemin où tout à l’heure bien des balles sifflaient, chacun apportant son opinion critique sur ce que l’on vient de faire ; chacun essayant de réchauffer ses membre glacés par des heures dans la neige parfois jusqu’au ventre.

 

                Le lendemain des bruits bizarres circulent. Une compagnie de tirailleurs, perdue dans la brume serait arrivée il y a plusieurs jours, par surprise, à l’hôtel du Hohneck et s’en serait emparé. Pendant 48h on aurait pu maintenir des liaisons avec elle, mais depuis 3 jours, elle serait complètement encerclée et on serait sans nouvelle. Cet hôtel est un observatoire merveilleux sur la route de la vallée de Münster. Pour employer une expression d’état-major, c’est une position clef de la Schlucht. L’on conçoit facilement que les allemands fassent tout pour la reprendre. Ce que l’on ne conçoit pas, c’est que les français ne fassent rien pour la défendre.

 

                Toutefois le 14, l’attaque de Falimont est reprise. Cette fois deux compagnies du RTT progressent par notre chemin. Derrière le bulldozer, c’est "Belfort", l’obusier, qui conduit un léger train blindé, composé d’une AM du 1er Peloton, Bestiaire et d’une patrouille de chars du 1er Escadron. Le contact est bientôt pris avec ces maudits postes sous-bois et l’on ne peut s’empêcher d’admirer le conducteur du bulldozer, juché sur son siège et continuant sous les balles à faire manœuvrer sa lourde pelle. Les démineurs, eux, sont plus lents aujourd’hui. Le capitaine de BAULNY se charge de les exciter. GRIFFRATH, qui le suit pas-à-pas ne peut s’empêcher de désapprouver cette conduite. Il s’est juré de ne jamais lâcher son capitaine, mais constate que cette résolution s’avère chaque jour plus dangereuse, ce qui ne tarit pas sa verve ; jamais les balles et les intempéries n’auront raison de sa bonne humeur. On ramène quelques tirailleurs gelés. Enfin le chemin s’améliore, "Belfort" passe en tête et arrive au carrefour dans le brouillard, tirant à débit accéléré sur les pentes de Falimont où sont installées les casemates de la résistance. Un coup heureux fait 7 victimes. On prend pied sur le carrefour. Le bulldozer commence à le déneiger, mais saute sur une mine. Le conducteur est légèrement blessé, mais très choqué, il ne sait plus très bien ce qu’il fait, ni ce qu’il dit et l’on a toute les peines du monde à l’évacuer. Première conséquence : le bulldozer étant inutilisable et la route de Crêtes très enneigée, les blindés sont bloqués. Impossible de continuer vers la Schlucht ni d’accompagner les tirailleurs qui se mettent en marche vers l’hôtel du Hohneck. "Belfort" essaye malgré tout d’avancer avec eux, mais doit renoncer au bout de quelques mètres. Un poste important s’installe au carrefour attendant les résultats de la liaison avec l’hôtel. Au bout d’une heure, le bruit d’une violente fusillade troue la brume qui nous surplombe. La compagnie du Hohneck, coupée de ses bases de ravitaillement, épuisée par trois jours de combat sans répit n’a pu attendre l’arrivée des renforts. Depuis la veille, ce sont de nouveau les allemands qui occupent l’observatoire. Aussi, est ce avec une certaine amertume que les Pelotons regagnent leurs baraquements de nuit.

D’ailleurs une autre mauvaise nouvelle nous attend ce soir-là : un motocycliste annonce la mort du capitaine OSTER, tué par l’explosion d’une mine, alors qu’il recherchait la liaison avec une unité FFI près du col du Bonhomme. Trois jours auparavant, il se trouvait parmi nous, avec son calme imperturbable et son sang-froid forçant la confiance. Maintenant le regard extraordinaire de ses yeux d’un bleu si profond s’est éteint, mais la flamme qui s’en dégager continuera à animer son Escadron, et tous ceux qui l’ont connu.

 

                Bloqué par la neige au haut de Falimont, l’Escadron ne se montre toutefois pas inactif et le Peloton BUZONNIÈRE multiplie ses patrouilles sur la grand route de la Schlucht, jusqu’à un barrage important qui est protégé par des mitrailleuses allemandes et qui reçoit notre visite biquotidienne en AM ou à pied. Un jour, le capitaine prend le lieutenant de BUZONNIÈRE par le bras et lui dit : "on s’en.  .  .  . nuie ici. Allons voir un peu si on ne pourrait pas enlever ces abattis qui bouchent notre horizon vers la Schlucht.". Arrivés aux abattis, ils descendent dans un ravin pour les contourner s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Le capitaine découvre alors un fusil au pied d’un arbre ; seul le canon dépasse ; pensant qu’il y a peut-être une mine ou un cadavre au bout, il décide de le tirer avec un fil de fer, et après plusieurs essai infructueux, le fusil sort….il n’a ni culasse, ni crosse. Le lieutenant de BUZONNIÈRE se moque doucement de son capitaine. Le lendemain, le lieutenant de BUZONNIÈRE revient en AM pour montrer au lieutenant SAUVEBEUF l’endroit où le capitaine l’a promené dans la neige pour un fusil cassé. Il est reçu par une vive fusillade … et le capitaine se moque doucement de son lieutenant.

 

 

10 - LE PELOTON BONNAFONT AU GAZON DU FAING

 

 

                Le 11 décembre, le Peloton BONNAFONT a quitté l’Escadron pour aller renforcer le 1er Escadron dans la région du col du Bonhomme et du col de Louchbach. Les premiers jours, ce furent des patrouilles à pied qu’il eût pour mission d’exécuter, patrouilles dangereuses dans des régions infestées de mines et où les postes ennemis ne se dévoilaient qu’au dernier moment.

                Le 17 décembre, HERNANDEZ est tué devant l’un de ces postes par une grenade ; GARCIA et MAURY sont blessés.

                Puis l’ennemi ayant lâché sur un point, le 18 décembre, on envoya le Peloton de reconnaissance. Son axe de progression suivait la route de lac Blanc et la route des Crêtes. Une compagnie de tirailleurs devait appuyer sa marche et une équipe de démineurs du génie lui avait été adjointe. Mais là, comme bien des endroits, les allemands ont laissé des Topfmines qui se jouent des détecteurs ; les démineurs ne devaient pas servir à grand-chose. Le Gazon de Faing est dépassé, le contact s’établit juste avant le Gazon Martin. Bourlingueuse en tête est arrêtée par des tirs violents d’armes automatiques et de mortiers venant d’une ligne de blockhaus perpendiculaires à la route des Crêtes. Le lieutenant BONNAFONT rejoint à pied l’AM de tête sans se laisser intimider par les obus de mortiers qui continuent à tomber très rapprochés les uns des autres. L’un d’eux explose sur la route à quelques mètres du lieutenant qui est criblé d’éclats sans gravité. Sur le moment la souffrance est supportable, il n’est pas question de se faire évacuer. Ce qu’il faut, c’est trouver un itinéraire pour continuer la progression et seul, à pied, le lieutenant BONNAFONT, carabine à la main, s’enfonce dans la forêt. Arrivant à une clairière, il aperçoit à quelques mètres de lui, deux soldats allemands qui ne l’ont pas entendu venir. Les faires prisonniers est un jeu. Devant la carabine menaçante, ils n’ont qu’à obéir, ils jettent leurs armes et se préparent à suivre le lieutenant. Soudain une mitrailleuse ouvre le feu sur le petit groupe. Un trou d’obus est là tout près, d’un bond, le lieutenant se blottit au fond, rejoint en un clin d’œil par les deux prisonniers. Malheureusement une balle l’a atteint au pied. Drôle de situation, seul avec deux prisonniers, à 500 mètres du Peloton et en face d’une mitrailleuse boche et, en plus sérieusement blessé. Que faire ? Attendre des renforts éventuels attirés par le bruit du combat. C’est une solution que le lieutenant abandonnera vite, car sa jambe le fait de plus en plus souffrir, et les éclats de mortier commencent à manifester leur présence assez douloureusement. Il faut partir à tout prix. Tant pis pour les prisonniers, que le lieutenant ne peut ni emmener ni tuer dans ce trou où ils sont tous les trois l’un contre l’autre. Heureusement le jour tombe, et en rampant, gagnant centimètres par centimètres, il parvient à regagner les couverts par lesquels il retourne vers le Peloton se servant de sa carabine comme d’une canne. CIANO, le radio de Bourlingueuse l’aperçoit alors qu’il arrive exténué à proximité du Peloton. Il se précipite à son secours et malgré le tir des armes automatiques ennemies, parvient à le ramener à l’arrière.

 

                La nuit tombe l’ordre arrive de se replier sur le Gazon du Faing. En reculant, Bourlingueuse saute sur une mine, la roue avant droite est arrachée. Le tir ennemi redouble d’intensité et ce n’est que grâce à l’appui du M8 Bouvines que l’équipage de Bourlingueuse, avec AUCHER et POULET parvient à se replier. Le Peloton s’organise en point d’appui sous le commandement du MDL/C HINTZY; il s’installe dans une baraque construite pour abriter des bergers pendant l’été, et aussitôt, les hommes cherchent par tous les moyens à se réchauffer. Un vieux tonneau métallique sans fond fera un poêle. La maison fournira le bois. Pas de tuyau, la fumée reste dans la pièce. Dans le fond c’est un avantage : les allemands tirent sur tout ce qu’ils voient et la fumée leur paraîtrait certainement suspecte. Il faut faire attention aux allées et venues autour de la maison ; celle-ci est en effet située en avant d’un bois sur un terrain d’une platitude désolante. Le bois sert de position à un Peloton de chars du 1er Escadron et à 2 TD dont les équipages jouent aux catacombes dans les abris en rondins abandonnés par les allemands. Eux ont au moins l’avantage d’avoir des poêles volés par les allemands, Dieu sait où.

                La vie s’organise  simplement ; garde, chauffage, essais de sommeil. La garde est très pénible, 2 heures dehors en plein vent, ce vent glacé qui vous brûle le visage, vous coupe la respiration. L’obligation de rester immobile vous engourdit, on souffre terriblement.

 

                Le premier soir, un incident curieux coupe la nuit. Vers 11 heures, une sentinelle voit arriver au grand galop un traîneau venant des lignes allemandes. Il fait un clair de lune splendide : la neige permet d’y voir très nettement ; on peut lire dehors. On arrête le traîneau sans conducteur, et on y trouve avec surprise deux fusils venant de la Bourlingueuse. Sans doute les allemands ont amené ces chevaux pour piller l’AM et les bêtes, entendant des éclatements de mortiers, ont pris peur et se sont enfuies. POULET, tireur de la Bourlingueuse ne décolèrent pas en pensant qu’à bord sont restés 17 paquets de Pall-Mall, de nombreux bâtons de chocolat et une ration U complète. Il jure de fusiller tout allemand fumant des Pall-Mall.

                Le 20, l’ordre arrive de réattaquer : un light passe en tête, suivi d’un TD et du M8 Bouvines. Une section du génie nous aidera et nous serons appuyés par la compagnie DANIEL.

 

                Le light arrive au dernier tournant d’où l’on découvre la pauvre Bourlingueuse affalée sur son côté droit. Il voit les boches à ses côtés, tire et met le feu à l’AM. L’équipage de celle-ci qui a pris place dans le TD et le M8, voit avec douleur sa voiture brûler. Ils avaient conservé l’espoir de la récupérer. Les boches réagissent violemment à coups de mortier qui tombe avec une précision un peu gênante.

 

                L’attaque échoue et le Peloton reprend position à Gazon du Faing. Le soir, une patrouille commandée par le brigadier BOUCHER, comprenant POULET, d’UTRUY, PREBENDE, GALZAGORRY, est envoyée pour prendre liaison avec le 2ième Escadron établi en contre bas, 4km aller-retour par un froid de -35 et 1m de neige. Les 2 km de descente se passent à peu près bien, mais la remontée est trop pénible ; BOUCHER et d’UTRUY se trouvent mal. Heureusement les Basques sont là, ce sont des gars solides, habitués à la montagne, d’une résistance physique et d’un courage a toute épreuve. Il se charge des deux évanouis et la patrouille rejoint le Peloton.

                La vie s’organise dans la maison. Une section de la compagnie DANIEL nous renforce. Un plan de feu est établi. AM et M8 sont postés, la mitrailleuse est prête à tirer à terre dans la pièce. Mais pour observer et tirer de la maison on doit laisser les persiennes ouvertes. Courants d’air : le froid est intense, et nous passons nos journées, en dehors des heures terribles de garde, à essayer de nous réchauffer. Les nuits sont longues et glacées. Il faut faire tourner les moteurs toutes les heures pour que l’eau ne gèle pas. Mais dès que les allemands entendent un moteur tourner, un arrosage de mortiers survient. Il faut pourtant que les véhicules puissent tourner à tout instant pour être parés à toute éventualité.

                Les jours se traînent. On mange des beans que l’on arrive à peine à vaguement réchauffer. On ne peut se laver. Un courageux a bien essayé, mais le temps de verser l’eau chaude dans un quart pour se raser, une pellicule de glace s’est déjà formée. De plus, les blaireaux ont des airs hérissés très antipathiques. Catastrophe, un matin, le vin a même gelé dans les nourrices.

                Les allemands envoient quelques patrouilles peu mordantes. On fait même un prisonnier : c’est un Russe. Pas juste ; l’ennemi emploie les Russes habitués au froid intense contre des méridionaux et des Nord-Africains. Un soir, un bruit énorme retentit dans la chambre habitable de la maison, tandis que GARCIA JP tombe du ciel au milieu de gens serrés comme des harengs autour du poêle. Monté au grenier arracher du bois, il est passé au travers du plafond. Toute la baraque va bientôt être brûlée. Déjà avec ce feu, tout le monde tousse à perdre haleine. Mais sans feu, on ne pourra jamais tenir le coup.

                Le 22, jour de brume intense. On n’y voit pas à trois pas, les frizous en profitent pour faire des "appels de feux" Ce que c’est énervant d’entendre tirer près de soi et de ne pas savoir d’où cela vient. Notre capitaine en profite pour venir nous voir, le médecin et le padre (père DEAL) arrivent aussi. Le "Toubib" nous plaint, nous inspecte et déclare qu’il faut nous relever au plus tôt. Les hommes n’en peuvent plus.

                Le surlendemain matin, 24 décembre, relève ou plus exactement suppression du poste. Mais les véhicules ne veulent plus démarrer. Il y a de l’eau dans l’essence et le gel a bouché les tuyauteries. Le M8 condescend à démarrer et va prendre tout le monde en remorque. Mais il y a un tel verglas qu’il bascule dans un fossé et ne peut plus en sortir. On appelle un TD pour le dépanner. Le verglas est tellement dur que le poids du TD n’arrive pas à écraser les traces du char, il patine lui aussi. Enfin, il arrive à sortir Bouvines. Boxeuse se met aussi en route. Mais pour cela il a fallu travailler dur. Défaire des manilles, accrocher des câbles. La température de -30 rend se travail extrêmement pénible. De plus le vent s’est levé et il vous coupe littéralement en deux.

                Enfin les voitures repartent remorquées par les deux véhicules et le Peloton entier arrive à Louchbach et le soir à Barançon. Le réveillon de Noël sera bien calme ce soir pour le Peloton. Tous n’ont qu’une idée, manger chaud et dormir au chaud. Pendant trois jours, sauf pour les nécessités du service, personne ne sort des demeures accueillantes. Tous essaient de récupérer. Malheureusement, beaucoup comme GARCIA JP. se ressentiront de ce froid et de cette fatigue intense. La maladie, peut-être plus pénible qu’une blessure, fera son apparition.

 

 

11 - NOEL A LOUCHBACH

 

 

 

                Le 23 décembre, le Peloton BUZONNIÈRE pensait bien peu à préparer noël. Il était arrivé la veille au col de Louchbach, relevant un Peloton du 2ième Escadron. Les 10 voitures du Peloton avaient glissé jusque-là sur le verglas par une température de -20 degrés. En venant du col du bonhomme on atteint le Louchbach par une vallée étroite et sinueuse qui s’étale ensuite en pente raide vers le Rudlin, une route en lacets monte vers le lac Blanc, un chemin mène au Gazon Martin et, couronnant le carrefour, des sapins fièrement dressés s’ébrouent dans le vent en secouant leur neige glacée.

 

                Une auberge, qui avait dû, un jour, accueillir des touristes enthousiastes, servait d’abri à une trentaine d’artilleurs dont les canons tiraient à intervalles réguliers des coups dont la montagne renvoyait les échos.

                Le Peloton PANEL attendait la relève. Les deux chefs de Pelotons s’étaient engouffrés dans le PC des artilleurs, puis nos chefs de voiture étaient appelés : nous n’allions certainement pas rester avec les artilleurs.

                Et pourtant, seul l’éclairage renforcé d’hommes à pied du soutien avait constitué une patrouille qui s’en était allé vers le Gazon Martin par un mauvais chemin de montagne perdu dans la forêt et sur lequel les AM s’agrippaient, risquant à chaque instant la chute dans ce ravin où le verglas et les éboulis semblaient vouloir les précipiter.

                Il s’agissait de savoir si la route était libre jusqu’au Gazon Martin ou tout au moins jusqu’à la cascade de Rudlin. La patrouille n’avait pas fait 3km, qu’à un bruit de haches, de masses, de pioches, les véhicules s’étaient arrêtés et que les hommes à pied s’avançant prudemment surprenaient des allemands occupés activement à construire des abris, à creuser des tranchées, sans aucune protection, et de plus dénoncés par les vociférations de leurs gradés : eux aussi avaient décidé de s’établir sur le torrent de Rudlin, innocente cascade qu’il nous fallut reconquérir tous les jours. Peu avant la nuit, la patrouille était rentrée avec des renseignements précis. Excités par l’action les hommes n’avaient pas froid, mais éreintés, ils espéraient bien trouver un logis. Le lieutenant s’était occupé, aussitôt de la question ; il avait parlementé avec les artilleurs : nous aurions notre place à l’auberge, une grande salle pour coucher, une cuisine, un petit fourre-tout servirait de PC.

                Ces pièces étaient d’une saleté repoussante ; des morceaux de mur, des monceaux d’ordures, du fumier, le tout durci par la glace formée par les conduites d’eau percées.

                Sitôt les voitures postées, la garde avait été désignée, les équipes formées : une chargée de l’entretien du matériel, une de la cuisine, la plus importante du nettoyage. A la pelle, à la pioche, et un peu au balai, les trois pièces avaient été déblayées, fumier, neige et boue enlevés, on avait sorti six brouettes d’ordures.

                Des planches bouchaient les fenêtres, les trous du plafond et des murs ; avec un peu de paille sèche et une bonne réserve de bois, la grande salle se révéla un dortoir et une salle de repos confortable : une grande table au centre, quatre bancs fait de planches et de jerricanes, couchettes le long des murs ; le poêle ronflait magnifiquement. On avait à la cuisine reconstitué le fourneau ; s’il fumait un peu au début, c’était surtout faute de tuyau.

                Le PC dégagé de l’attirail hétéroclite qui l’encombrait était devenue une chambre correcte, on avait trouvé pour le lieutenant un sommier et un buffet ; une table a étage pour sécher les fromages avait été transformée en couchettes pour un équipage. Le téléphone avait été posé, la lumière installée grâce à un branchement sur la batterie du véhicule le plus proche.

                En une heure, le miracle avait été accompli, chacun y avait mis du sien, mais tout en profitaient déjà, et après avoir installé leurs affaires, s’astiquaient pour le dîner.

                Sur la traditionnelle nappe en panneaux de signalisation, le couvert était mis ; depuis le premier jour de la campagne chaque équipage avait sa caisse de porcelaine et de cristaux. Autour du fourneau, les cuisiniers français s’affairaient, réalisant un cocktail à la française de toutes les conserves américaines.

                Les hors d’œuvres sont mangés en silence, il ne fait pas encore bien chaud ; mais, quand le premier plat fume sur la table, les conversations s’animent, il parait que le boche du torrent vient tout droit de Norvège, le froid ne l’épate pas, on le verra à l’œuvre ; "ils" ne vaudront pas sûrement les skieurs du col de la Schlucht. Comme il fait ce soir encore plus froid qu’hier, on fera tourner les moteurs toutes les heures pendant 20 minutes, les chauffeurs n’aiment pas que d’autres mettent leur moteur en route : "si tu veux coucher dans ta bagnole, ne te gêne pas, si tu t’endors, ça en fera deux de gelés, ton moteur et toi."

                Il s’en trouve un, un radio bien entendu, un type qui peut vous dire à chaque instant la date et l’heure qu’il est, pour rappeler à tous que le lendemain c’est Noël.

                On pense a Noël et non pas a la patrouille qui partira à 7 heures, qui fera un grand tour pour aborder le ravin dans le dos des boches, en se glissant parmi les sapins, les doigts gelés sur la détente des fusils, de la neige jusqu’aux genoux par endroits, en évitant, grâce à Dieu, les schuhmines invisibles qui font dans la neige en sautant un trou tout noir où l’ont laisse son pied. Et si on arrive avant le boche, ou si on le fiche en l’air ce sera, comme la veille, pendant 3 heures, l’immobilité complète, œil ouvert, oreille aux aguets, pendant que derrière le génie nous construit des abris, nous creuse des tranchées, des emplacements de mitrailleuses. Il faudra encore 3 jours de travail avant qu’on s’installe la bas, on va truffer nos barbelés de mines, on mettra des tas de pièges, qu’est-ce qu’il va prendre le norvégien.

                Mais au lieu de penser à Noël, on rappelle aussi à ceux qui sont de la 2ième patrouille qu’a 6H30, on prendra un sérieux casse-croûte, chacun donne sa ration, avis aux cuisiniers.

                9 heures la garde est relevée, son dîner est vite expédié. Le poêle fume, les yeux piquent ; à peine allongé, le Peloton dort profondément, tandis que les cuisiniers viennent chercher un plat oublié et que dehors la garde veille.

 

                Le matin, toilette, il n’y a pas de microbes qui résistent, la nuit a été bonne, mais le réveil est pénible. On va mettre les moteurs en route ; pendant qu’ils tournent, vite à table, qu’il est bon ce chocolat américain. Il commence à faire presque chaud, ce poêle est épatant, mais c’est l’heure, "n’oubliez pas les grenades, à midi on viendra vous relever, votre déjeuner sera sur le feu, en voiture".

                Dehors, le jour va se lever, les canons tirent une salve comme pour saluer le départ de la première patrouille. Ceux qui ne partiront qu’à 11h sont déjà tous au travail quand le téléphone sonne. "C’est le Capitaine DAGOS du REC qui veut parler au lieutenant ; il est en patrouille, mais nous lui ferons la commission - 3 dindes pour le Peloton, oh merci, mon capitaine" C’est vrai, c’est le réveillon ce soir, qu’est-ce qu’on fait ? Il y a bien ce cheval que la patrouille a ramené hier soir, ça ferait de bons beefsteaks, mais il a l’air si brave, mieux vaudrait le vendre et acheter des tas de choses avec l’argent, tout le monde est d’accord, et le maquignon désigné s’en va, juste au moment du tir boche, tenant son cheval en laisse ; il n’a pas l’air malin…. Il l’est pourtant, il reviendra une heure après avec de l’argent plein les poches.

                Coup de téléphone au vaguemestre "il faut nous acheter pommes de terre, oignons, fromages, vins d’alsace, kirsch, a n’importe quel prix ; on est riche, on payera comptant ".

                L’ordinaire arrive ; ils se sont fendus : de la viande fraîche, du pain, du café, du rhum, des paquets de cigarettes Pall Mall, don du roi d’Angleterre disent certains, de madame Roosevelt disent d’autres. Il y a aussi un colis pour le Peloton, ce sont les dindes, on dirait des poulets qui auraient grandi trop vite, Vitesse est la plus maigre, Confort l’est un peu moins, Sécurité est terriblement peureuse, elles seront baptisées et mangées le jour même.

                Voilà le docteur maintenant, il demande où est le blessé. "c’est votre patrouille qui m’a envoyé un radio ; un sous-officier a eu le poumon traversé par une balle." Il n’en fallait pas tant pour oublier Noël et ses préparatifs, dindes, cigarettes, courrier, et même les deux caisses que le vaguemestre vient d’apporter ; tout est abandonné quand on annonce l’arrivée d’un Dodge du génie. C’est GUERIN qui est allongé, le pauvre vieux, un si brave type, pourvu qu’il s’en tire, lui qui avait justement trois lettres de sa fiancée ; depuis le temps qu’il passait à côté, ce coup-là il a eu son compte. Celui qui l’accompagne conte ce qui s’est passé :  on a eu chaud, mais pas tant qu’eux, nous nous sommes installés quand même après une belle fusillade ; ils y ont laissé des plumes, nous avons eu une sacrée vaine, sauf ce pauvre GUERIN ?"

                Le médecin installe le blessé sur un brancard, rapidement hissé dans le sanitaire ; dans une demie heure, il sera sur le billard, l’ambulance chirurgicale de Mme CATROUX est à 15km a peine, au chaud, dans des draps, il sera soigné comme un prince. Le petit choc pour nous est déjà passé, mais c’est quand même un ami qui s’en va, l’équipage de l’AM de tête regrettera son chef, et même si on l’en tire, il ne reviendra pas.

                Avec tout ça, nous sommes en retard, nous avalons le déjeuner en vitesse et partons relever la première patrouille. Là-bas les hommes se remplacent en silence, les consignes sont passées à voix basse, ceux qui descendent ajoutant un détail sur l’incident du matin, ceux qui montent parlent du réveillon : "il y a un ravitaillement formidable, il n’y a plus qu’à faire cuire ; on a laissé un cuisinier qui est au courant."

                C’est déjà dans l’auberge l’ambiance fiévreuse qui précède une fête ; le père DEALS vient nous voir, sa barbe est toute givrée et raide, pour une fois il a du abandonner la fameuse Rosengart "Dieu, Patrie et en avant" ; sans chaîne, il était sûr de rester en rade. Nous sommes tous groupés autour de lui, il a déjà vu GUERIN qui a été opéré et va aussi bien que possible. Il se plonge dans des calculs : " A quelle heure rentrent vos camarades, à 6 heures ! Bon, je viendrai dire la messe de minuit à 7 heures, restez à jeun jusque-là pour communier ; ensuite j’irai au lac Blanc, enfin au Rudlin dire la messe au 4ième  Escadron."

                "Vous croyez que les boches vont vous laisser vous promener comme ça en pleine nuit ? - Ne t’en fais pas mon petit, répond-il çà c’est mon affaire" et il sort en bavardant avec l’un d’entre nous, c’est comme ça qu’il confesse.

                La grande pièce est alors transformée en chapelle, un autel est dressé devant un grand drapeau tricolore, les murs sont tendus de couvertures américaines sur lesquelles des ceintures de flanelle sont disposées en courbes harmonieuses. Dans un coin, un bel arbre de Noël a été de tous les objets brillants que nous avons pu trouver. L’autel lui-même est perdu dans les branches de sapin. Le Père DAUGER, capitaine à l’état-major, arrive à 7 heures accompagnant l’Aumônier ; il a conduit la jeep et servira la messe ; nous sommes vraiment heureux qu’ils soient venus tous les deux célébrer, pour nous tout seuls, la messe de minuit.

                L’autel et l’arbre, éclairés par les phares d’une jeep dont on entend ronronner le moteur au dehors, sont les seuls taches lumineuses dans la chapelle où, tous, nous parlons déjà à voix basse. Puis la messe commence dans une atmosphère de paix et de recueillement qui nous fait oublier que, dehors, trois d’entre nous sont prêts à faire feu, qu’un vent glacé single leur visage, que ce bruit de tonnerre qui n’a duré qu’un instant est celui de canons qui cherchent à détruire et à tuer.

                Les Basques se sont groupés et entonnent d’une voix pure, au registre très haut, le Noël de leur pays. A la fin de la messe, tous chantent " il est né le divin enfant" et puis le père DEAL après une prière à laquelle nous répondons tous, plie silencieusement bagage et redevient soldat. Nous sortons tous de la chapelle derrière lui , certains pour lui dire au revoir, le remercier et le mettre en voiture, d’autres simplement pour quitter la chapelle, pour se secouer dehors où le froid les saisit, les réveille du rêve où ils s’étaient plongés.

                Encore trois heures avant le dîner réveillon qui aura lieu a 11 heures, il ne faudra pas longtemps pour enlever l’autel, mettre la table et le couvert, on ne peut pas tous faire la cuisine, on va pouvoir dormir un peu ; mais non, il y a du nouveau, un message radio demande d’envoyer l’obusier à quelques kilomètres de là pour faire un tir de nuit. Le lieutenant part au PC du capitaine pour recevoir les ordres ; au bout d’une demi-heure, nous ne sommes toujours pas arrivés à mettre le moteur du char en route, c’est un fait exprès, il a tourné pendant la messe. Maintenant les batteries sont à plat, nous faisons un petites pause autour du poêle, puis le lieutenant revient, nous nous remettons au travail, il faut absolument que le char aille tirer ; à quoi sont donc bons nos voisins les artilleurs …

                Le lieutenant décide d’échanger la batterie du char avec celle d’une AM ; simple travail de jour, la batterie pèse quand même 80 kilos et il faut aller la chercher dans un endroit où l’on a si peu de prise que l’on se pince les doigts à tous les coups ; de nuit, sans lumière, avec moins 25°, c’est vraiment sportif.

                Après 3 essais, nous arrivons à faire un court-circuit, au quatrième, nous réussissons, le moteur du char démarre, l’AM s’est mise à recharger la batterie à plat. Le lieutenant va annoncer son départ quand le contre ordre arrive, on ne part plus ; çà, c’est une affaire, nous serons tous réunis. Cela nous a tout de même tenus jusqu’à minuit cette histoire de batterie : un cuisinier prétend que c’est une bonne blague dont il est l’auteur, car Vitesse et Sécurité ne voulaient pas cuire ; maintenant c’est prêt, à table. Le popotier nous place, quelle abondance de hors d’œuvre, chacun a son menu avec un beau dessin, quel cérémonial, ils ont pendu les cigarettes aux branches du sapin, l’éclairage indirect des phares fait une drôle de lumière.

                Les viandes se succèdent sans interruption, de la dinde la plus dure au poulet de conserve américain qui est pâle et mou comme des macaronis. Le vin est remarquable, personne ne s’en prive, quand on ira prendre la garde, au moins on n’aura pas froid, çà discute ferme ; si les fameux Norvégiens nous voyaient, ils auraient du mal à s’y reconnaître ; d’ailleurs après la bagarre de ce matin, il ne doit plus en rester un. Tous sont morts ou blessés. Après le café, le rhum, le kirsch, le lieutenant se lève et y va de son laïus ! C’est le genre mi-sentimental, mi-guerrier, çà se prolonge un peu, car le kirsch l’a mis en forme. Il demande maintenant quel est le benjamin ? - "c’est ETCHEVERRY" - où est-il ? - il est de garde -  que le plus vieux aille prendre sa place et lui dise de venir ici tout de suite ; je l’attends."

                ETCHEVERRY est derrière la porte, emmitouflé, casqué, l’arme à la main, il repasse les évènements de la journée ne sachant plus très bien quand elle a commencé, non, il ne voit rien qu’on puisse lui reprocher. Tout doucement, une petite poussée à la porte, la tête casquée s’engage, le fusil, puis l’épaule apparaissent ; le voilà planté au garde à vous, il est ébloui par la lumière; impressionné par ce silence et par tous ces yeux qui sont braqués sur lui.

                Le lieutenant se lève. - "Enlève ton casque et approche toi," -  l’instant est solennel, on se demande un peu pourquoi.-  "mon petit, tu es le benjamin, c’est à toi que je donnerai le baiser de la paix destiné à tout le Peloton, tu partageras, hein." l’accolade est donnée dans un profond silence. ETCHEVERRY Reçoit un verre, tous remplisse le leur, c’est un brouhaha indescriptible de toasts successifs ou simultanés où le 2ième  Peloton s’affirme unique et invincible.

                ETCHEVERRY. Reçoit l’ordre de remettre son casque, d’aller reprendre son poste, il se demande encore ce qui lui est arrivé … et voilà qu’il est temps de se préparer pour la patrouille ; départ dans une heure - la guerre continue ; on considère qu’on a bu le café ; on se rase à l’eau chaude, tant pis pour la vaisselle ; il faut être rasé de près puisqu’aujourd’hui c’est Noël.

 

 

12 - COUTHENANS

 

 

                Un village tout en longueur et en tournants, étirant sur plus de 2km ses quelques fermes et ses maisons modestes servant d’habitations aux ouvriers d’Héricourt. Tel est le havre où nous venons, pendant près de 3 semaines nous détendre de ces longs mois des Vosges. C’est le 1er Janvier que nous fûmes enfin relevés, et nous avons quitté ces horizons neigeux le cœur gonflé d’allégresse, regrettant seulement que les dernières victimes de cette lutte âpre et dure ne puissent la partager : HOUBLOUX et LARREGAIN qui tous deux perdirent une jambe sur une schuhmine.

                Nous ne sommes pas les premiers à y venir cantonner et nos prédécesseurs ont laissé derrière eux une impression très favorable, aussi, n’est-ce pas sans une certaine appréhension que les gens de Couthenans voient cette arrivée de calots rouges, ils auraient préférés le retour des calots bleu et jaune du 6ième RCA. Mais ces sentiments ne dureront pas et en quelques jours, les jeunes filles auront oublié jusqu’au souvenir des plus beaux chasseurs ; "souvent femme varie ……." surtout pendant la guerre. Chacun s’installe au mieux, le PC près du château, le Peloton BUZONNIÈRE autour du pasteur chez qui le lieutenant prend gîte ; les essais d’évangélisation de l’hôte sur TADJ demeureront vains ; le Peloton BONNAFONT près du Moulin et le Peloton SAUVEBEUF autour de la maison du maire. Le Peloton d’échelon ne pouvant arriver à se loger convenablement émigre à Tavey où il est reçu comme un pacha. Quelques bals viennent au début assurer le liant entre Spahis et civils, et aucune jeune fille ne saurait résister à la verve avec laquelle le MDLl LIAIS déguisé en barman raconte des histoires plus ou moins égrillardes, mais dont le nombre n’arrive jamais à lasser l’auditoire.

                Les sous-officiers découvrent les ventes aux enchères à l’américaine, on parle d’une bouteille de champagne qui aurait atteint le prix fabuleux de 15000 francs et qui, pour comble, aurait été acquise par l’un d’eux. Bref l’ambiance n’est pas déplaisante. BERRUEZO est déclaré le meilleur danseur de l’Escadron, titre qui lui fut fort disputé par LICARI, le sourd. On dit qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre, et de fait il suffit de parler devant LICARI de cigarettes ou de permissions pour voir ses yeux manifester un intérêt très prononcé, preuve d’une compréhension parfaite. Mais allez donc l’appeler pour une corvée, ou n’importe quel travail, ses oreilles demeurent définitivement closes. Entendre quand il vous plait, n’est-ce pas là le secret du bonheur ?

                Du côté militaire on ne reste pas non plus inactif ; revues, inspections, éducation physique pour se maintenir en forme, chorale où les indigènes eux-mêmes sont censés participer, les journées sont bien remplies. Surtout de nombreuses voitures sont envoyées dans le parc de réparation de Montbéliard où on leur met des moteurs sinon neufs, tout au moins révisés entièrement.

                Le 12 janvier des renforts nous arrivent d’Afrique, du 4ième  Chasseurs. Il y a là des gens de partout, d’Afrique comme LAMUR, GOMEZ, TOUITOU de France comme BAQUET, MARIE. Le sous-lieutenant FRANCK vient les présenter au capitaine. Lui, est un jeune officier de réserve, qui après avoir attendu pendant des mois dans un C.I.A.B le jour qui le ramènerait en France, brûle de connaître l’atmosphère des heures de combats. Sa caractéristique est sa bonne humeur inaltérable particulièrement communicative lorsqu’un piano se trouve à sa portée, car sans avoir appris, il peut jouer et avec goût tout ce qui lui passe par la tête.

                Le lieutenant BONNAFONT étant toujours à l’hôpital, il prend le commandement du 3ième Peloton. Le chef AYVASIAN va remplacer au 2ième Peloton URENA, et le fantaisiste et souriant BONFAIT va succéder à LUCET dans les fonctions de chef de Bizerte. Les autres sous-officiers arrivés sont VERDU, dont le Peloton d’échelon va apprécier l’ordre et la conscience avec laquelle il va tenir ses comptabilités. JACQUOT, dont le lieutenant FRANCK ne veut à aucun prix se séparer, et FLORETTI qui ne fera à l’Escadron qu’un séjour assez bref, car son mauvais état de santé le fera envoyer au repos.

 

 

 

13 - LA PRISE DE MUNSTER

 

                Tout le monde commençait à s’endormir dans les délices de Couthenans. La terrible équipe du PC, BEAUMARCHAND, AMARO, SPITERI, elle-même, avait acheté une conduite. Aussi le réveil est-il brutal lorsque le 19 au soir, le capitaine nous apprend que nous partons le lendemain matin. Bien des voitures sont à Montbéliard, bien des armes sont en réparation. Pour permettre de continuer les réparations en cours, le colonel décide que l’Escadron formera deux Pelotons de combat et le 2ième Escadron lui fournira un Peloton complet aux ordres du SLT PANEL Le SLT FRANCK, très déçu, se voit confier la mission de rester à Couthenans avec les véhicules retardataires, et le lendemain, l’Escadron de marche retourne vers des horizons bien connus. C’est en effet à St Amé qu’est prévu notre cantonnement ; nous sommes détachés comme Escadron de reconnaissance à la 10ième DI division d’infanterie nouvellement formée avec uniquement des unités FFI. Ce sont eux qui nous ont succédé dans les secteurs du Bonhomme et de la Schlucht et même plus au sud.

                Nous nous logeons tant bien que mal dans St Amé surpeuplé où viennent peu à peu nous rejoindre le reste de l’Escadron resté à Couthenans et le lieutenant BONNAFONT qui a refusé une convalescence sachant que nous avions quitté Couthenans. Il reprend sa place d’adjoint du capitaine. On n’a jamais vu autant de neige à St Amé, près d’un mètre par endroit. Ceci n’est pas pour faciliter une offensive. En attendant l’attaque que nous devons exploiter, il nous faut assurer les transmissions de la division. AM et scout car sont dispersées dans les différents PC, non sans de nombreux ennuis.

                Enfin le 2 février, l’action se déclenche. Une première étape nous conduit à Fraize, déjà connu, après des difficultés sans nombre sur la route de Gérardmer à Fraize, que l’on n’a déneigée qu’en partie et où des encombrements de convoi se produisent sans cesse.

                Le 4 février, nos voitures roulent en Alsace après avoir passé le Bonhomme et vont se faire fêter à Lapoutroie. L’allemand est à 15 km de là après Orbey. La route que l’on aura à prendre demain est enneigée et très minée, le capitaine décide d’envoyer de suite une équipe avec des démineurs commencer le travail. A 15 heures, le lieutenant de SAUVEBEUF arrive sur place avec une dizaine d’hommes et tous les détecteurs. Malheureusement, il n’y a ici que des mines en bois où en matière plastique, et les détecteurs sont efficacement remplacés par des fourches avec lesquelles on recherche et neutralise de nombreux barrages de schuhmines et de topfmines. Lorsque la nuit descend, il y a 400 mètres de déminés. Lenteur désespérante ! Le lendemain, à l’aube, le 1er Peloton quitte Orbey et s’engage sur ce fameux chemin. Bellone est en tête et transporte outre son équipage, le capitaine, les lieutenants BONNAFONT et SAUVEBEUF. Derrière vient "Belfort" Soudain violente explosion près de "Belfort" qui riposte de son 75, histoire de se calmer les nerfs, car c’est une mine qui a rusé avec les démineurs, épargné Bellone et qui, maintenant vient de briser un galet et une chenille du char. Heureusement, personne n’est blessé, seul DELFIEU, le conducteur est un peu choqué, mais cela ne durera pas. Bellone s’est arrêtée brusquement à ce bruit. A 10cm de sa roue avant on découvrira une mine tapie sous la neige qui s’apprêtait à envoyer en l’air le capitaine, lieutenants et tout l’équipage, et qui a dû être bien déçue de voir sa proie s’arrêter si près du but. La journée se passe à déneiger et déminer. Des mortiers arrosent la route. En fin de journée, les Basses Huttes sont atteintes, mais les fantassins du 4ième  RTT nous ont largement dépassés. Le lendemain, le capitaine décide coûte que coûte de les rattraper, tant pis pour les mines.

                C’est avec cette idée que le Peloton FRANCK quitte les Basses Huttes. Il réussira malgré les mines, barrages et ponts coupés. A midi on prend pied sur la grand-route. De là à Sultzeren il y a trois passages impraticables à refaire, impossible d’avoir un bulldozer avant une heure avancé de la soirée. Il ne servira que pour le dernier et non le moindre … A deux heures du matin le Peloton FRANCK entre dans Sultzeren évacué depuis peu par les boches. Munster est à 6 km, mais tous les ponts sont coupés et c’est par un chemin de montagne bien hasardeux que le Peloton BUZONNIÈRE parvient à se glisser vers la capitale des Vosges Alsaciennes, suivi du Peloton SAUVEBEUF, non sans laisser quelques voitures dans des positions penchées sur les routes neigeuses de la vallée de la Fecht ; le Peloton FRANCK, lui remonte vers la Schlucht que la route coupée ne lui permet pas d’atteindre. Munster nous fait une ovation. Toute la haute Alsace est maintenant délivrée, car, la veille, Colmar est tombé aux mains de la 5ième  DB qui a poussé jusqu‘au Rhin. Il n’y a plus maintenant qu’à pourchasser les nombreux arrières gardes ennemies qui n’ont pu suivre le rythme d’une retraite se changeant en déroute. L’Escadron envoi donc sur le champ des reconnaissances en direction de Colmar et dans les montagnes enneigées au sud-est de Munster. Partout l’on se heurte à des patrouilles semblables émanant d’unités travaillant dans la plaine. La liaison est donc faite en de nombreux endroits. La bataille d’Alsace est terminée.

 

                Nous cantonnons dans de petits villages à la porte de Munster envahi par le 4ième RTT, mais la population un peu froide au début ne garde pas longtemps cette attitude due aux difficultés que créent nos différences de langues. La glace se rompt partout dans les cafés au son des accordéons ; le 9 février, le général de LATTRE passe en revue les troupes ayant participé aux combats pour la libération de Munster. L’Escadron resté dans la région à cette intention, se présente impeccable et reçoit les félicitations du général, ainsi que du colonel LECOQ, qui nous a rejoint le matin même. Il fait un temps gris d’hiver et la pluie tombera pendant tout le défilé. Mais les Spahis n’ont pas peur du froid ; pour le prouver, ils ont décidé de défiler en chemise et pas une bronchite ne viendra le lendemain causer de remords au capitaine. Au retour de la revue, nous apprenons qu’un général allemand serait caché à proximité de nos cantonnements, mais c’est en vain que nous fouillons toutes les campagnes environnantes. L’on parvient juste à savoir qu’il est habillé en paysan et qu’il pousse une petite charrette à bras. C’est ainsi qu’il aurait traversé le village du 2ième Peloton et y aurait même demandé à boire pendant la revue, dans un des principaux cafés de la ville.

                Le lendemain soir nous retournons à nouveau à Couthenans, plein de joie de nous revoir.

 

 

CAMPAGNE D’ALLEMAGNE.

PRINTEMPS ALSACIEN

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                C’était lundi de Pâques. La terre encore toute vibrante de la résurrection du Christ libérait enfin les énergies soumises aux dures lois de l’hiver pour laisser éclater le charmant travail du printemps dans un bruit de jeune ruche chauffée par le soleil. Les senteurs frêles commençaient déjà à se différentier et les rameaux des innombrables arbres fruitiers qui adoucissaient les lignes trop horizontales de la plaine voyaient éclore les promesses de l’été.

 

                Un peu acidulé, déjà continental, le printemps alsacien avait la saveur des vieilles bouteilles d’eau de vie de framboise. Dans le réjouissement universel, le cœur des hommes toujours à la recherche d’une source d’énergie qui lui permette d’y atteindre, exultait.

                Les dures journées de l’hiver vosgien étaient maintenant des souvenirs que l’ont aimait évoquer. Hier, les officiers de l’Escadron BAULNY étaient retournés au col de la Schlucht.

 

                On pouvait arriver maintenant dans le dos des positions allemandes. Une route effondrée, des cadavres d’animaux, des schuhmines entr’ouvertes, des hôtels en ruine, un mètre de neige : la guerre était passée par là.

                Atterré, le paysage dormait du sommeil de la Terre. Il suffisait de quitter ces hauteurs aussi inhumaines que l’enfer dantesque pour se persuader que, laissant derrière eux les joies et les meurtrissures de la guerre, les hommes avaient trouvé un nouveau champ de lutte. La plaine d’Alsace était, en effet, le siège d’une activité fébrile. Des ordres, joyeux comme des appels de trompe, montaient et fusaient de toutes parts. De lourdes colonnes s’ébranlaient. La torpeur de ce dernier mois était enfin levée.

                Le 2ième Spahis, qui avait profité de cette trêve pour galvaniser encore plus ses cadres en détachant beaucoup d’entre eux à l’école de Rouffach, était prêt pour la dernière manche. Le colonel LECOQ nous avait quittés pour prendre le commandement de cette école de Rouffach, et ensuite d’un combat-command de la 5ième DB. C’est le commandant de la CHAUVELAIS qui lui avait alors succédé.

                Un jeune et charmant officier, évadé de Cherchell, l’aspirant BIGNE nous avait rejoints et secondait le SLT FRANCK au 3ième Peloton. En guise d’accueil la jeep Boulogne lui avait fait l’épreuve du nez : mais la colle forte avait tout remis en ordre.

                L’allemand paraissait nerveux et inquiet. 5 années de lutte avaient comblé ses rêves germaniques. Mais après être arrivé au summum de l’orgueil, tout s’était écroulé.

                Cette chute devait être atroce et le châtiment à la mesure du crime. Traqué maintenant dans son repaire, il sentait monter sur la rive occidentale cette jeunesse Française qui, il y a quelques jours encore et sous son nez, s’exerçait, pour rendre plus précise et plus fougueuse cette machine de guerre.

                Or ce lundi de pâques, le 3ième Escadron fut alerté.

 

                Le départ était prévu pour le lendemain matin. Mais à 20 heures l’ordre fut reçu de se porter immédiatement à Hulzein, près de Kandel, dans le Palatinat.

                Vers 10 heures du soir, par une nuit sans lune, tous feux éteints, l’Escadron s’ébranla sur la route de Strasbourg.

                D’innombrables convois de camions descendaient en sens inverse.

                C’était les transports de ravitaillements et d’essence qui allaient chercher les aliments de l’attaque française.

                Silencieusement, l’Escadron monta toujours : Colmar, Strasbourg. Quelques pauvres villages détruits ajoutaient une note encore plus lugubre à la nuit opaque qui nous entourait. Mais derrière les tableaux de bord lumineux, les conducteurs suivaient aveuglement le feu rouge qui les précédait. Les équipages veillaient. Les cœurs étaient sourdement étreints et cependant ivres de foi et d’action.

                La frontière fut franchie à 6h du matin à Lauterbach, et vers 8h, tout l’Escadron était rassemblé près de Kandel. La guerre allait enfin être menée sur le sol de l’envahisseur. En attendant, il fallait permettre aux équipages et aux véhicules de se reposer de l’effort fourni pendant toute la nuit. Le village de Bobingen fut pendant quelques heures un asile précieux.

                Les premiers contacts avec la population allemande furent assez ironiques. Bourgmestres essoufflés, concitoyens effarés de voir que c’était toujours et toujours des Français qui montaient. Femmes momentanément irréductibles : " Die deutschen Frauen rauchen nicht".

"les femmes allemandes ne fument pas".

 

                Mais l’Escadron devait passer le Rhin dans la journée et aller rejoindre les éléments français qui avaient réussi à établir une tête de pont au sud de Spire.

                Le pont à Spire, étant trop léger pour permettre aux blindés de traverser le Rhin, il fallut avoir recours au pont de Mannheim-Ludwigshafen devant lequel on était obligé de faire la queue fort longtemps

                A peine entrés dans Mannheim, nous aperçûmes en effet une longue file de blindés dont les premiers éléments se perdaient dans les rues avoisinantes, près du fleuve ; mètre par mètre nous avancions péniblement. Deux bonnes heures s’étaient déjà écoulées lorsqu’un grand vide se fit soudain devant nous. Libéré, l’Escadron s’y engouffra et traversa une ville complètement en ruines. Seules, les constructions élevées avaient résisté au souffle, mais les poutres calcinées et les plafonds pendant lamentablement attestaient que le feu ne les avait point épargnés.

                Au détour, non pas d’une rue, mais d’un chemin à travers les ruines, les équipages des premières AM aperçurent enfin le Rhin. Les émotions ressenties par chacun d’entre nous furent certainement très différentes, mais ce fleuve est une matérialisation trop criante de la frontière entre la France et l’Allemagne pour que l’Escadron entier n’ait été soulevé à ce moment là par la pensée d’un véritable et juste retour des choses. Le grand fleuve sentimental des Allemands, celui des légendes, celui "aux bords sacrés duquel Cologne rêve assise" est aussi l’épine dorsale de l’ancien royaume de Lothaire et le but de la plus réaliste des politiques françaises.

                Il a fallu exactement 1102 ans pour que le passage d’une armée française au-delà du Rhin permette à nos diplomates d’établir solidement les bases de la sécurité française du coté de l’Est. C’est au fond, aussi un peu à elle que nous songions quand du haut des tourelles de nos AM nous regardions couler, écrasé momentanément sous nos roues, le fleuve majestueux.

 

 

PAYS DE BADE.

 

                La poche créée par les français au sud de Spire, n’avait pas encore atteint 30km de profondeur, l’infanterie était accrochée à une première ligne de hauteurs dominant Bruchsal. Il n’était pas question d’envoyer un régiment de reconnaissance. Aussi l’Escadron, après avoir stationné pendant deux jours tout près des premières lignes à Spök fit-il bientôt mouvement sur Hambrucken, village badois situé, à vol d’oiseau, à une vingtaine de kilomètres de Spire.

                La grande plaine du haut pays de l’ex-duché voyait ici ses horizons bouchés de toutes parts, par d’innombrables bois. L’Allemagne, avec sa juxtaposition caractéristique de cultures et de forets, se montrait enfin sous l’un de ces aspects les plus familiers. Mais dans ces bois, les chevreuils pullulaient. Les spahis firent rapidement leurs délices de cette chasse. Malheur à celui qui, d’aventure voulait venir chercher un peu de repos le long des larges allées qui aéraient les frondaisons. Les balles sifflaient à son oreille, provenant des quatre coins de l’horizon. La chasse et la guerre procèdent de principes identiques, mais il ne faut pas confondre ce qui est utile et ce qui est superflu. Aussi pour minimiser les chances d’accident et empêcher des carnages inutiles, les battues de Peloton furent-elles seules admises.

                Il fallut aussi freiner les ardeurs intempestives de ceux qui habitaient des pays ensoleillés et avaient le sang chaud. Les efforts du capitaine commandant se traduisirent finalement par des appels très raisonnables à la population et le calme revint. ...

 

                La vie d’Hambrucken était crispante, comme toutes les attentes. On avait beau faire des patrouilles de sécurité, le soir dans les bois et le long de l’autostrade Karlsruhe Francfort, aller garder du pillage les usines de sucre, convoyer des milliers de prisonniers, l’espoir du baroud prochain étreignait les cœurs. Tout était fait à la hâte. Le matériel était surveillé avec un soin jaloux.

                Un beau jour l’Escadron partit dans la direction des premiers contreforts de la Forêt Noire. Bilfingen vit pendant quelques jours le 3ième Escadron s’exercer au tir à la mitrailleuse de 50 sur Messerschmitt ( les seuls qu’il verra d’ailleurs de la campagne), ou bien se porter au secours de Russes typhiques, mourants dans un village abandonné ou vache, porc et volailles se promenaient librement et avaient la prétention d’imiter les animaux sacrés de l’Inde.

 

                Quand l’Escadron arriva à Wildbad (ravissante petite ville thermale de Forêt Noire qui a du avoir un passé de splendeur), les distractions furent d’un autre genre. Tout le monde voulait aller à l’établissement thermal pour se baigner dans la piscine réservée spécialement à l’empereur. Des naïades et des tritons présidaient autrefois aux joyeux ébats des anatomies impériales voilées pudiquement aux yeux des profanes par des dédales de tentures de velours cramoisi. Des canapés et des fauteuils du même velours permettaient de délasser les membres fatigués. Cet ensemble de faux luxe et de mauvais goût, bien germanique, fit naturellement les délices de bien des gens.

                Le séjour à Wildbad fut de courte durée, le lendemain matin dès l’aurore, le régiment était alerté et le 3ième Escadron gagnait Ebershardt.

 

 

COMBAT DE GUTLINGEN

 

 

 

                C’est enfin le grand départ : l’Escadron, demeuré deux jours à Bilfingen, un jour à Wildbad, ne reste que quelques heures à Ebershardt.

                Les deux Escadrons du régiment doivent renforcer la 1er REC pour éclairer en direction de Tübingen et d’Herrenberg ; il leur faudra pour cela couvrir l’avance du 1er REC et du CC6 en direction du nord en recherchant la liaison avec la 2ième DIM sur la Nagold car une large brèche s’est découverte entre cette unité et la 5ième DB en raison de la rapidité même de l’avance. La mission du 3ième Escadron est de reconnaître Gutlingen, Deckendorf, Ehningen, Boblingen.

                Sur le plateau légèrement vallonné et ceinturé de forêts, les rayons presque verticaux du soleil font étinceler les blindés de cet Escadron qui s’ébranle et gagne souplement le bois qu’il lui faudra traverser avant de retrouver son axe de reconnaissance. Mille paillettes irisées courent le long des AM et des chars et semble leur faire fête. Mais c’est une fête guerrière : la fête de l’acier et du feu.

                Il n’y a pas un souffle d’air, pas un seul écho de l’action des hommes ; pas une herbe ne bouge. Rien ne rappelle la vie. C’est maintenant le domaine du silence. Du silence de ceux qui guettent, de ceux qui fouillent pas à pas, du grand silence qui suit les sèches rafales de mitrailleuses et le tonnerre des coups de canon.

 

                Les équipages se concertent. Le MDL GUILLAUME a donné au départ ses ordres, maintenant il se tait. Bienvenue en effet est en tête "à tout seigneur, a tout honneur" a-t-il dit au LT BONNAFONT qui, le LT BUZONNIÈRE venant de passer capitaine, commande maintenant le 2ième Peloton. Le Peloton SAUVEBEUF en deuxième position devra déboîter vers le nord pour reconnaître le village de Holzbronn. Quant au Peloton FRANCK il suivra sur l’axe en réserve. Visiblement le SLT FRANCK est désolé. "Consolez vous ; avec le capitaine vous ne tarderez pas à être employé" lui certifient les deux autres chefs de Peloton. Après avoir rattrapé à travers champs le village d’ Elfingen, l’Escadron entre dans Wildberg.

                Admirablement située sur un éperon rocheux qui dominent la vallée de la Nagold, cette petite ville a un cachet fou avec ses porches surmontés de tours carrées, ses ruelles en escaliers et ses petites rues qui descendent en serpentant vers la jolie rivière qui la baigne.

 

                13H45 - le pont sur la Nagold est franchi ; le Peloton BONNAFONT suit maintenant la route parallèle à la rivière. De l’autre côté, une ligne de chemin de fer passe difficilement dans cet étroit goulet dominé tout du long par des hauteurs boisées impressionnantes.

                "Bienvenue" s’est à peine avancée à 800m sur cette route que l’on surprend un allemand armé d’un bazooka. Il se rend rapidement en plantant là son arme, remonte la colonne, l’air un peu éberlué de se trouver en présence d’autant de véhicules. D’un bond l’AM arrive au carrefour de la route de Gutlingen. Quelques maisons, un gasthaus sont à l’entrée de cette étroite vallée à l’aspect lugubre de coupe gorge. Les croupes boisées qui la surplombent lui donnent un air encore plus inhospitalier. "Bienvenue" s’y engage sans faire le moindre bruit ; bien lui prend car GUILLAUME tombe bientôt nez à nez avec un canon de 75 court. Il tire le premier, l’engin est détruit ; les servants sont dispersés. 1500m plus loin, deux canons identiques attelés à la hâte sont en train d’essayer de fuir. Quelques obus tuent les chevaux et détruisent les canons.

                Le lieutenant BONNAFONT toujours maître de lui, appelle Bienvenue à la radio.

                "Allo 21 - Continuez - avancez."

                Mais 21 ne répond pas et n’a pas l’air d’avoir compris puisque Bigorneuse s’est arrêtée.

                "Allo 21 - Répondez"

                Pas de réponse.

                Son poste de radio ne doit plus être aligné avec le mien, pense-t-il.

                "Allo 22 - appelez 21 - demandez lui pourquoi il n’avance pas" et Bigorneuse s’étant avancée                 un peu:

                "Allo 20, - 21 est en flammes, elle a du sauter sur une mine."

 

                Immédiatement le lieutenant BONNAFONT envoie une patrouille à pied à droite de la route, en avant de la première AM. Il aperçoit ainsi un automoteur qui se retire à 200m de là et quelques Allemands sur lesquels la patrouille ouvre le feu. Quant à l’automoteur, il n’est pas question de se lancer à sa poursuite ; son blindage résiste au 37 perforant et l’AM en feu empêche le passage de tout véhicule sur la route.

                Ce n’est pas une mine, mais certainement un coup de 75 Pak qui a mis Bienvenue en flammes. D’ailleurs le trou fait par l’obus est très visible. Pas un homme de l’équipage n’a pu en réchapper. Le radio BEAULERET a reçu l’obus en pleine poitrine ; MDL GUILLAUME, le tireur ESCONOBIET, le conducteur MARTIN, ont du être terriblement blessés et ne pouvant sauter de l’AM sont mort carbonisés.

                Le capitaine de BAULNY, qui s’est rendu aussitôt sur les lieux donne l’ordre au Peloton FRANCK, de déborder par la droite sur la ligne des crêtes en direction de Gutlingen. Pendant ce temps le Lt BONNAFONT prélève quelques hommes sur la droite pour les amener à gauche dans les bois où avec le MDL BONFILS, ils commencent à progresser. Des poursuites épiques commencent. Pourchassés d’arbre en arbre les allemands se replient ; mais les bois deviennent de plus en plus touffus au point de devenir des fourrés impénétrables. Les allemands en profitent pour disparaître. La patrouille remonte alors vers la crête. Mais la lisière est proche et en y arrivant la patrouille est accueillie par des rafales d’armes automatiques et de nombreux coups de feu d’armes individuelles qui semblent venir d’autres bois plus éloignés.

                Le Peloton FRANCK, dès l’ordre du capitaine, est monté sur la crête à droite de Gutlingen à hauteur du carrefour de Gutlingen-Sulz. Le SLT FRANCK commandait un groupe, l’aspirant de la BIGNE, l’autre. Arrivée à l’extrémité du bois le SLT FRANCK envoie une patrouille composée du brigadier SAHIMY et des spahis GALZAGORRY et MOHAMED BEN CHEICKH vers un boqueteau d’arbres pour mieux observer. La patrouille est prise à partie de toute part par un tir d’armes automatiques. Elle se camoufle tant bien que mal derrière quelques troncs d’arbres, mais dès qu’elle relève la tête les balles se mettent à siffler. Cela permet de repérer les emplacements des armes ennemies ; aussi pour les maîtriser le M8 Bizerte est il mis en batterie à proximité du carrefour et l’équipe des mortiers est elle postée sur la crête. Le spahi GARCON envoyé en liaison vers l’aspirant est blessé au ventre. Une cinquantaine d’obus de mortier pleuvent sur les nids de mitrailleuses ennemies. La patrouille envoyée vers le boqueteau en profite pour revenir, mais MOHAMED BEN CHEICKH est resté sur le terrain blessé aux deux jambes. Le capitaine de BUZONNIÈRE veut aller le chercher ; deux volontaires, le brigadier chef MARECHAL et le spahi GALZAGORRY l’en dissuadent et s’élancent sous un feu violent. Les mortiers ennemis se sont mis de la partie et éclatent de tous côtés. Malgré cela, rusant, se camouflant, les deux courageux volontaires arrivent à ramener dans les lignes le blessé.

                Le capitaine commandant rappelle alors le Peloton FRANCK et lui donne l’ordre de reprendre à sa charge la progression sur l’axe. "Bienvenue" ne brûle plus, on peut la pousser sur le bas côté. Le cœur serré, les équipages des M8 Bouvines et Bizerte ainsi que les AM Bourlingueuse, Boxeuse et Bohémienne, passent devant les corps carbonisés de leurs camarades que le médecin auxiliaire HARDY fait mettre sur une civière.

                Une patrouille commandée par l’aspirant BIGNE monte sur la crête à gauche pour protéger la progression du Peloton sur la route. Pendant que le SLT FRANCK avec le MDL JACQUOT le brigadier chef MARIE et le brigadier BOUCHER suivis du brigadier chef SERRETA et du spahi FAHR BEN AISSA accompagnent les chars.

                En arrivant devant les premières maisons de Gutlingen, le char du chef MAUR, Bouvines n’ayant presque plus de munitions, le capitaine de BUZONNIÈRE fait passer Bizerte en avant. Les groupes à pied attaquent le village à la mitrailleuse et à la mitraillette. Les chars tirent au canon dans les premières maisons. Au début les allemands ripostent. Tout d’un coup Bizerte cale et ne peut plus démarrer ; Bouvines s’approche pour le dépanner et SERRETA s’occupe de fixer le câble. La manœuvre réussit. Mais les allemands sortent, en foule, des maisons armés de bazookas.

                Ils se rendent, crie le radio à Bouvines.

 

                "Pas du tout" dit le chef MAURICE, en ponctuant sa phrase d’un coup de canon magistral qui éclate sur la route à 100m de là et balaie la moitié du groupe d’allemands qui s’avançaient en courant. Une cinquantaine d’allemands courent installer des mitrailleuses sur la crête de droite pour prendre le Peloton de flanc. L’ordre de repli est immédiatement donné par le capitaine commandant. Mais pendant qu’il fait demi tour, Bizerte reçoit un coup de bazooka et prend feu. Tout l’équipage réussit à sortir. Le conducteur SOPKOVITZ a même la présence d’esprit de prendre sa valise avec lui. Pas à pas le Peloton décroche, toutes les tourelles tournées vers la gauche ; les mitrailleuses avalent les bandes. Les éléments à pied, accrochés tant bien que mal aux aspérités des AM et des chars se protègent comme ils peuvent des ripostes ennemies ; le brigadier BADRANI est pourtant blessé par une balle.

                Dès l’arrivée au carrefour de la route de Sulz, le Peloton est chargé d’assurer la protection, d’une part sur la route, par les AM d’autre part sur les crêtes de droite de la route. Mais bientôt la position devient intenable.

                Le Peloton FRANCK se replie alors au premier carrefour sur les routes de la Nagold et le Peloton BONNAFONT s’installe en avant poste à 500m du Peloton FRANCK.

 

                Pendant ce temps le Peloton SAUVEBEUF a vécu lui aussi des minutes émouvantes, Holzbronn en est le théâtre. Laissons un du Peloton en faire le récit.

 

 

 

RECONNAISSANCE A HOLZBRONN

 

 

                Il s’agit pour le Peloton d’aller reconnaître le village d’Holzbronn. Nous sommes actuellement dans une vallée assez encaissée et bordée de bois de sapins très touffus. Le gros de l’Escadron est déjà engagé sur une route qui, quittant les abords de la rivière de la Nagold, monte en lacet au milieu de la forêt, pour prendre la direction de Stuttgart. Le mot d’ordre est d’aller vite, les Français doivent arriver les premiers à Stuttgart. Cependant la réaction de l’ennemi est très vive, déjà une automitrailleuse flambe sur la route à 1500m du carrefour du départ, on ne sait encore si sa perte doit être attribuée à une mine, un bazooka ou un canon, ce que tous savent déjà, c’est que, malheureusement, aucun des membres de l’équipage n’est survivant. Les sourires font place à une crispation sur les armes et tous se resserrent autour de leurs chefs.

                Trois AM, Bellone, Belliqueuse, Bestiaire et un char "Belfort" iront tâter Holzbronn et devront se rendre compte de l’importance des forces ennemies qui tiennent le village. Plusieurs chemins y mènent qui se révèlent les uns après les autres trop étroits. Il faut se résoudre à faire un grand détour pour trouver un itinéraire praticable, mais aussi nous surprendrons l’ennemi qui ne doit pas se garder activement dans le secteur que nous avons choisi. La patrouille roule à bonne allure. 2km plus avant Holzbronn, elle rencontre un certain nombre de fantassins allemands qu’elle néglige pour ne pas donner l’éveil au village et pour aller au plus vite sur son objectif qu’elle découvre soudain à la sortie du bois, en plein travers, à mille mètre à peine. Un convoi allemand (voitures et piétons) qui en sort va bientôt disparaître vers l’Est. "vise le 88 dit le chef de Belliqueuse à son tireur " - " un 88 ? Où cela?" répond celui-ci qui nouvellement arrivé n’a pas encore reçu le baptême du feu. On lui a appris qu’entre un char et un canon, celui qui tire le premier doit avoir l’avantage. Aussi, bien que ne voyant rien, appuie-t-il nerveusement sur la détente. Les mitrailleuses crachent, le canon tonne. Heureusement le chef est là, calme, près de lui et lui rend sa sérénité en se moquant de lui ; il s’agit d’un canon de 88 attelé au milieu du convoi. L’alerte est maintenant donnée, il faut agir vite. Ce convoi est décidément une proie bien tentante et le chef de Peloton lâche les deux premières AM, Belliqueuse et Bellone qui se précipite à sa poursuite. Il n’oublie pas toutefois que sa mission est d’abord Holzbronn. Le village est encore sûrement occupé ; il suffit pour le comprendre de regarder l’importance du convoi qui en vient. C’est une agglomération importante de plus d’1km de long. Pour bien se rendre compte de se qui s’y passe, la meilleure solution et de la traverser en profitant du désarroi qui doit y régner. Mais alors chaque minute compte et ce serait folie d’attendre les 2 AM en chasse. Le chef de char "Belfort" comprend tout de suite le geste du chef de Peloton qui le suit sur Bestiaire et fonce sur le village.

                Des fossés bordant la route se lèvent des fantassins allemands prêts à se rendre, regardant passer ces engins sans comprendre pourquoi on les dédaigne. Mais les Français ne savent pas tirer sur ceux qui se rendent et quant à s’arrêter pour les rassembler, il ne peut en être question. D’ailleurs, qu’en ferait-on ? … Déjà les premières maisons sont atteintes et les premières rafales de mitrailleuses font rentrer les têtes dans les tourelles. Il est encore temps de s’arrêter ; ne sommes nous pas en train de nous introduire dans un guêpier dont nous ne pourront plus sortir. Mais le char dans un vrombissement de moteur se lance en avant tirant à cadence accélérée au canon et à la mitrailleuse sur les maisons suspectes, les persiennes à moitié closes, les soupiraux, et l’AM le suit dans un nuage de poussière. Soudain à hauteur de Bestiaire surgit d’une maison un allemand armé d’un bazooka. Les occupants de la tourelle voient l’arme se diriger vers eux et la grenade partir. Elle passe miraculeusement à 10cm au dessus de leur tête. Tout s’est passé si rapidement qu’aucune défense n’était possible ; le chef de voiture n’a eu que le temps de crier fonce à son conducteur. Ces allemands sont décidément de mauvais tireurs, cent mètres plus loin un autre bazooka manque de peu Bestiaire et deux autres encore ne parviendront pas à arrêter le char.

                Par radio Bellone et Belliqueuse nous apprennent que le convoi est décimé. Tous les chevaux sont tués. Mais la présence de nombreux allemands dans les fossés n’est pas rassurante pour ces deux AM isolées. Bellone d’autre part a son canon enrayé ; elle reçoit l’ordre de regagner le PC et d’y rendre compte de la situation. Quant à Belliqueuse elle traversera à son tour le village, évitant également de justesse deux bazookas et rejoindra sans encombre le chef de Peloton.

                Il est alors 4 heures de l’après midi. Si le gros de l’Escadron progresse normalement, on peut s’attendre à ce que l’ennemi évacue Holzbronn. Les AM et le char sont dans un chemin creux où ils ne risquent pas grand-chose. Attendons les évènements. Ceux-ci se présentent d’abord sous la forme d’une patrouille ennemie sortant des bois pour rejoindre le village et qui n’en revient pas de se faire recevoir à coups de mitrailleuses. Puis c’est un isolé qui se dirige vers nous et est accueilli sans douleur. Un tireur a récemment appris comment on immobilise un prisonnier sans lien d’aucune sorte ; c’est le moment d’essayer l’expérience. On le dirige vers un arbre autour duquel il croise ce ses jambes ; puis on le fait glisser assis par terre les jambes recroquevillées sous lui, la position n’est certes pas confortable, les grimaces du prisonnier l’atteste ; mais il parait qu’il ne pourra jamais se relever sans aide.

                Une heure passe, les comptes rendus radio de l’Escadron ne font pas supposer une avance facile. Pensant à s’organiser pour passer la nuit sur cette position, le chef de Peloton demande que des éléments à pied le rejoignent en passant par les bois. Avec une quinzaine d’hommes on pourra se défendre contre les boches qui ne doivent pas être tout de même très nombreux. Soudain des explosions éclatent à coté de nous : deux canons antichars d’une lisière de bois à 1000m viennent d’ouvrir le feu. Déjà la caisse arrière de Belliqueuse vole en miettes. "Dispersion à volonté" commande le chef de Peloton. "Rendez vous à la corne du bois derrière nous", et les AM se mettent à l’abri, non sans tirer quelques rafales et quelques obus sur ces canons qui auraient pu nous causer bien du mal et qui n’ont fait que tuer le malheureux prisonnier enroulé autour de son arbre.

                Deux mauvaises nouvelles nous parviennent alors : les renforts à pied attendus ont été arrêtés par une ligne de casemates dans la forêt ; il ne faut plus compter sur eux. D’autre par le capitaine s’attend à une contre attaque de deux bataillons SS frais. Rester ainsi isolés au-delà de Holzbronn serait une bêtise ; il faut revenir. Attendrons nous la nuit pour retraverser le village, il n’est plus question maintenant de bénéficier de surprise. Bien des guetteurs ennemis doivent avoir les yeux sur la corne du bois où nous sommes embossés. Tentons plutôt de contourner les vergers. Les AM ne sont pas des engins tous-terrains, cependant les moteurs sont en bon état, les conducteurs excellents et le terrain ne semble pas présenter de gros obstacles. Allons-y ! Dès le départ, les canons recommencent leur tir, mais quelques accidents de terrain nous fournissent rapidement des masques efficaces. Nous traversons rapidement champs de céréales, vergers, vignobles et rejoignons notre route après une série de terrasses dont la descente s’avère mouvementée. Le claquement des balles au dessus des têtes nous accompagna longtemps, nous prouvant que les allemands n’avaient nullement évacué Holzbronn.

                Nous atteignons le PC sans autre aventure, rapportant les renseignements demandés et ce n’est qu’a ce moment que le radio du char s’aperçut qu’il avait un éclat de blindage dans la tête, résultat de la traversée du village. "Je n’avais que mon pistolet", dit ALIAS à l’infirmier qui le pansait, "il fallait que je conserve le volet ouvert pour pouvoir tirer".

 

 

LE CAPITAINE ET LE RESTE DE L’ESCADRON PASSE LA NUIT

A WILDBERG

 

 

 

                Le Peloton BONNAFONT a donc l’ordre de s’installer à la scierie, car maintenant il faut tenir le carrefour à tout prix. La position n’est pas des plus avantageuses mais on ne peut pas faire autrement. La scierie est surplombée sur la gauche par des bois au milieu desquels se trouve une maison. Une autre maison est située à droite de la route derrière des tas de bois. Les AM sont embossées, des postes à pied, renforcés de groupes de tirailleurs, guettent dans toutes les directions. Le PC de l’Escadron est arrêté au carrefour à 1km au nord de Wildberg. Le brigadier HEREMY aperçoit dans le bois qui surplombe la route à gauche une patrouille allemande éloignée d’une cinquantaine de mètres. Le brigadier CAVAGNERO tire avec sa carabine et déclenche le tir de Batailleuse ; le MDL TRAWCSETOW, le brigadier CAVAGNERO, et le spahi JEANROGER s’élance à leur poursuite et font trois prisonniers.

                Pendant ce temps, le brigadier HEREMY court sur la route pour prendre la patrouille à revers, rencontre le spahi MOUJENOT et tous deux foncent dans le bois. Ils aperçoivent un ennemi et ils tirent ; l’allemand se sauve ; ils le poursuivent et tombe sur un fusil mitrailleur et ses cinq servants ; sans sourciller ils les font prisonniers. L’interrogatoire des prisonniers faisant ressortir que d’autres allemands patrouillent dans la région, le chef MANNARINI donne l’ordre au MDL TRAWCSETOW de former une patrouille afin d’aller aux renseignements. TRAWCSETOW, CAVAGNERO, JEANROGER, montent jusqu’à la crête et aperçoivent des ennemis ; les allemands répondent à leur feu mais la nuit tombante empêche la poursuite.

                Le début de la nuit est calme. A 23heures arrive une compagnie du 4ième RTM, commandée par le lieutenant GAUTIER-MOUTON qui a pour mission, de se rendre à Sulz mais de l’avis du Lt colonel Cdt le 2ième RSA elle devrait rester avec l’Escadron. Le lieutenant retourne à Wildberg. Il rend compte à son chef de bataillon, celui-ci lui donne l’ordre d’aller à Sulz.

                La compagnie repart vers 2heures du matin, elle arrivera à Sulz vers 4 heures. A 3 heures les attaques allemandes reprennent. Le Peloton BONNAFONT, de suite, est pris violemment à partie par des infiltrations venant de crêtes boisées qui le dominent, armes automatiques et bazooka. La position devient bientôt intenable et le Peloton est obligé, à 5 heures de se replier de 300 mètres vers le carrefour.

                Vers 6heures, l’aspirant CHEVALLIER est envoyé avec 15 hommes en patrouille sur la crête boisée au nord est du carrefour. Après 500 de progression la patrouille entend un char qui descend vers le carrefour. Elle continue d’avancer mais, arrivant à 30 mètres du char dans les bois, est reçue par de nombreuses rafales de mitrailleuses cependant que les allemands dévalent la pente. La patrouille arrive à se dégager ; le Spahi NERVAL, armé d’un rocket, tire sur le char mais le manque. ROCHIETTA est blessé grièvement et succombera trois jours plus tard. OLIVES disparaît, son corps ne sera retrouvé que quelques jours après. Lorsque le chef MAURICE apprend qu’un char allemand descend sur la route, il fait exécuter à son tireur HAYOT un tir plongeant avec obus explosifs pour gêner la progression des éléments à pied qui l’accompagnent. Le SLT FRANCK fait placer son canon de 57 en batterie au carrefour pendant que les véhicules de l’Escadron abandonnent rapidement le carrefour sous le feu de l’automoteur. Par chance celui-ci ne doit pas être dans une position très commode car ses obus passent 50 cm trop haut. GAILLARD, tireur du canon rage de ne pas le voir déboucher et envoie quelques obus dans la direction présumée. Mais du haut des crêtes des mitrailleuses crépitent de toute part. Presque tous les véhicules ont quitté maintenant le carrefour, même le Dodge Boufarik qui doit remorquer le canon antichar. Les allemands s’approchent en criant. HAMID TAYEB est tué d’une balle dans la tête. SPIRETI reçoit une balle dans le ventre et succombera quelques heures plus tard. Il n’est plus question de rester. Le capitaine commandant donne à 6h30 l’ordre de repli vers Wildberg. Le bloc de mise à feu du canon est enlevé pour le rendre inutilisable. Deux half-tracks en panne doivent être abandonnés. Les derniers défenseurs du carrefour s’en échappent en rampant. Mais l’on ne se replie pas d’un bond sur Wildberg, le terrain sera défendu pied à pied. L’Escadron s’installe à nouveau 400 mètres plus au sud. Le Peloton SAUVEBEUF est envoyé sur les crêtes à la sortie des bois ; le canon de 57 du 2ième  Peloton est mis en batterie sur le bord de la route. Le Peloton FRANCK est chargé de la position vers l’ouest.

                A 8 heures, l’ennemi reprend son attaque. Les servants de la pièce de 57 doivent l’abandonner sous le feu ennemi. Profitant d’une accalmie, le chef BOCHET est chargé d’aller reprendre cette pièce avec son AM Batailleuse. Utilisant le terrain à merveille, il réussit à faire replier les boches du canon et à l’attacher au crochet de l’AM et de repartir dans nos lignes sous le feu nourri de l’ennemi qui a finit par s’apercevoir de la manœuvre. L’Escadron doit alors se replier jusqu'à l’entrée nord de Wildberg et bientôt le capitaine commandant reçoit l’ordre de replier l’Escadron sur Emmingen dés qu’il aura été relevé par l’infanterie (cette relève ne se fera pas). Le Peloton BONNAFONT est envoyé sur Emmingen, le Peloton SAUVEBEUF à pied est replié sur les hauteurs N.E de Wildberg avec à sa droite une unité de tirailleur du 4ième RTM. Le Peloton divisé en trois groupes. Le premier groupe, en haut avec le chef ALIBERT en liaison avec un groupe de tirailleurs, un petit groupe au centre avec le MDL AGUERA ; un groupe en liaison au cimetière avec l’aspirant CHEVALLIER et un sous officier de tirailleurs ; le Peloton FRANCK est placé à l’ouest près de la gare.

                A 14 heures un violent tir d’artillerie tombe sur nos positions ; les spahis HADENGUE et GALZAGORRY sont tués. Vers 16 heures l’infiltration ennemie à pieds se précise sur la crête.

Nous sommes contournés par la droite. Le lieutenant de SAUVEBEUF descend prévenir le capitaine qu’il faut s’attendre à l’éventualité du repli des éléments sur la crête. Ceux-ci sont violemment attaqués. Un sous officier de tirailleurs est blessé, deux tirailleurs sont tués. Finalement le lieutenant de SAUVEBEUF, les groupes d’ALIBERT, et de l’aspirant se replient et regagne les premières maisons de Wildberg.

                Pendant ce temps "Belfort" a ouvert le feu sur les automoteurs et le canon de 57 les attend de pied ferme. Le chef BASQUES ne tire le premier char qu’à 300 ou 400 mètres. A ce moment il envoie deux longues rafales de mitrailleuses très précises sur les allemands à pied, accompagnant le char, qui sont décimés. Deux coups de 57 sont enregistrés au but. Malheureusement le canon est enrayé et ne marche plus. Le chef BASQUES le raccroche en vue du char ennemi qui ne brûle pas mais ne tire plus. Il pourra par la suite être replié par les allemands.

                L’Escadron se regroupe sur les hauteurs ouest de Wildberg en liaison avec le bataillon du 4ième RTT. Les véhicules du PC, 3 AM, un char et les véhicules ne pouvant servir à la défense sont envoyés à Effringen aux ordres de l’aspirant de la BIGNE .

 

                L’attaque ennemie est alors stoppée sur les crêtes Est de Wildberg par un tir précis et violent d’artillerie. Mais à 18 heures l’ennemi ayant franchi la Nagold au carrefour à 1 km au nord de Wildberg attaque le village d’Effringen. Le capitaine commandant prévenu par radio demande au chef de bataillon du 4e RTT l’autorisation d’aller dégrader le village. Celle-ci lui est refusée. L’aspirant de la BIGNE envoie alors à travers champs une patrouille AM soutenue par l’obusier Bouvines et dépêche en même temps l’AM Batailleuse à la sortie du village. Les allemands, pris de deux côtés à la fois sont décimés et se replient en désordre. La patrouille AM revient au secours de Batailleuse qui s’étant trop avancée est menacée de se faire encercler. L’attaque allemande est définitivement enrayée. Le capitaine commandant donne l’ordre à l’aspirant de la BIGNE de se porter avec les éléments de l’Escadron à Emmingen aux ordres du LT BONNAFONT qui attend le capitaine et le reste de l’Escadron.

 

                20 heures - Le capitaine reçoit l’ordre du LT Colonel de la CHAUVELAIS de se porter à Emmingen. Le chef de bataillon refuse de laisser partir l’Escadron. Une patrouille AM est envoyée sur Effringen qui est libre et où les allemands n’ont pas essayé de revenir.

 

Le capitaine et le reste de l’Escadron passèrent la nuit à Wildberg.

 

 

 

LA CHEVAUCHEE REPREND

 

                Ceux qui la veille avaient quitté le capitaine de BAULNY et les derniers défenseurs de Wildberg regardaient avec émotion monter vers Emmingen le convoi de véhicules que la grisaille du petit matin laissait à peine deviner. Un à un, AM, jeeps, chars émergeaient et l’anxiété allait diminuant. Bientôt on apprenait sur la grand-place du village que la nuit n’avait pas fait de nouvelles victimes. Le cœur encore lourd des récents évènements et la pensée toujours tendue vers ceux qui venaient de lui être arrachés, le 3ième Escadron se préparait à les venger. Les moteurs tournent, l’essence coule à grand flots dans les réservoirs assoiffés. Le sous officier chargé du recomplètement en munitions vole de voiture en voiture et demande ingénument ce qu’il manque pour faire le plein complet. Effaré par les demandes il se dépense dans toutes les directions. Les radios hurlent ; les émissions anglaises se mêlent aux couinements de  Basilic et aux implacables borborygmes du morse. La vie est intense.

                Sous le jeune soleil naissant dans l’atmosphère matinale c’est le départ pour une course qui se prépare, pour une course lointaine, pour une course que rien n’arrêtera plus, ni les arbres, ni les plaines, ni les lacs, ni les montagnes.

                Stuttgart, d’ores et déjà, est considérée comme prise, et nos objectifs sont beaucoup plus loin. C’est à nouveau l’avance éclair à travers des villages aux noms de plus en plus barbares, à travers également des forêts qui servent d’abri à de nombreux groupes de la Wehrmarcht dépassés par les évènements. Parfois on se heurte à du dur et il suffit souvent d’un léger crochet pour le contourner, si le temps presse ; sinon, on s’attarde à le réduire, et ces combats, pour locaux qu’ils soient n’en sont pas moins acharnés. Le soir, l’Escadron du capitaine RONOT a été fortement accroché dans Schonach, et ce n’est qu’après une demi-journée de luttes que l’ennemi a fuit et que le village a été conquis, mais cette victoire a couté la mort du capitaine qui, pour rejoindre son Peloton de tête violemment pris à partie se décida à traverser en jeep ce village infesté d’Allemands tapis derrière les persiennes ou les barreaux des caves. Le matin même le capitaine RONOT ne ressentait pas sa confiance habituelle dans le destin.

 

                "Accroche mon fanion sur l’AM" avait il dit à son conducteur "ce sera la dernière fois", mystérieuse prévision de ce coup de bazooka qui allait interrompre brutalement sa course de conquérant.

 

                Après avoir essuyé un bombardement violent, mais heureusement de 300 mètres trop long à Waldenbuch, après avoir patrouillé dans la forêt pendant des heures sans résultat, les Pelotons commençaient à 20 heures, à s’installer dans les bois. Quelques rafales brèves et sèches de MG42 coupaient seules le silence. Les maisons forestières avaient des airs sinistres et inhospitaliers. L’atmosphère des bois de Wildberg recommençait à planer sur l’Escadron. Mais bientôt les radios des AM de commandement se penchent comme des gargouilles hors de leurs trous et font savoir aux chefs de Peloton : ralliement le plus rapidement possible à Waldenbuch.

 

                Aussitôt la forêt résonne des trépidations de 30 puissants moteurs. Les MG42 se sont tues. Dans un ronronnement assourdi par les épais feuillages l’Escadron quitte "à la vesprée" le théâtre de ses activités des heures chaudes pour de nouvelles aventures nocturnes. Il s’agit de se porter rapidement sur le flanc droit du CC6 qui monte vers Stuttgart et doit attaquer de nuit.

                De fait, en débouchant sur Waldenbuch, on aperçoit les petites lumières clignotantes des phares de black out d’un Escadron de Sherman arc-bouté sur ses crocs d’acier et ronflant mystérieusement. La nuit est noire à souhait. Des heures durant, les seuls points de repère des conducteurs seront les feux de position de la voiture qui les précède. Malheur à ceux qui se trompent de route au carrefour, car, seule la bonne route a été éclairée et encore la sûreté n’est elle que fort aléatoire.

                Dans un paysage épais et fantastique que les fatigues des journées précédentes rendent encore plus pesant et vraiment digne de gravures d’Albert Dürer, l’Escadron Noir, s’étirant sur les lignes droites, se ramassant aux carrefours, continue sa route et sa marche de chenille souple et nocturne.

                Çà et là, quelques lueurs vacillantes jalonnent l’axe d’attaque du CC6. La route, parfois nous en rapproche. Braises incandescentes, feux follets courant le long des charpentes calcinées, nous tirent de l’engourdissement de la nuit. Mais à Wolfschlungen où l’Escadron devait attendre les ordres, les distractions sont d’une toute autre nature. La colonne est à peine arrêtée que la fusillade éclate de toutes parts. Un peu au hasard, les mitrailleuses de tourelles répondent, les balles sifflent de partout sans que l’on sache si elles sont amies ou ennemies. Dans le bas du village, la situation commence à devenir inquiétante. Le capitaine fait alors empoigner un civil qu’une curiosité malsaine retenait dans les parages.

                "va me chercher le bourgmestre"

                "il est parti"

                "eh bien, je te nomme à sa place ; maintenant, c’est toi le bourgmestre"

                Abasourdi, le boche ne réalise que lentement. Les évènements se sont déroulés bien vite depuis ce matin … Gras et obséquieux comme il est, le drôle pourrait faire au fond un très bon Burgermeister, et en fait, il semble assez satisfait de cette promotion inattendue. Mais le capitaine ne lui laisse pas le temps de su confondre en remerciements. Après avoir joui de l’effet des paroles sacramentelles, il ajoute : "si dans ¼ d’heure, la fusillade ne cesse pas, nous mettons le feu au village et toi, tu seras fusillé."

 

                Terrifié cette fois, le boche finit par émettre des "ya" "ya" suivis des petits chevrotements habituels en pareille circonstance, prend le vent et disparaît dans la nuit. Peu à peu les sifflements des balles se font plus rares et le silence, bientôt, n’est plus troublé que par des claquements de feu qui digère tranquillement une maison non loin de là.

                Vingt minutes plus tard, le commandant ROLAND et le capitaine, dans une chambre forcée à coup de poing, et sous les yeux d’une fille magnifique sommeillant encore, marquent sur les cartes les nouvelles dispositions voulues par une situation qui change d’heure en heure.

                Vers 3 heures du matin, l’Escadron s’arrête enfin à Neuhausen et s’enfermant pour la nuit sous la garde vigilante de quelques équipage d’AM, s’abîme dans un profond sommeil.

 

                21 avril. Une aube éclatante, derrière nous les masses sombres des dernières croupes aux forêts profondes ; sous nos yeux, la plaine de Stuttgart : un paysage de verdure qui s’éveille allègrement dans un matin de rêve. Les jours sombres sont définitivement écoulés. Dans une symphonie puissamment orchestrée par les ronflements sourds des chars, motifs repris par les moteurs des AM, tandis que les Jeeps tissent la trame délicate de sons plus aigus, un hymne de joie, de joie de vivre, de joie de vaincre, s’élève avant l’action.

 

                Les Américains ont en effet atteint Goppingen. Le CC4 et le CC6 ont reçu l’ordre de s’engager en direction de Stuttgart en partant de Echterdingen, Neuhausen.

                En conséquence le 2ième  RSAR est chargé d’assurer la couverture du CC6 sur ses arrières, c’est-à-dire le Neckar de Deizisau à Nurtingen. Le 3ième Escadron devant déboucher à Neuhausen à 8 heures du matin, a pour mission de reconnaître Dekendorf puis Deizisau et les pont sur le Neckar de Deizisau, et Pfannhausen. Il devra rester en surveillance dans ces directions et empêcher dans la mesure du possible de faire sauter les ponts s’ils ne le sont déjà.

                A 8heures du matin le Peloton SAUVEBEUF s’engage sur la route de Neuhausen à Denkendorf. Cette paisible route de campagne longe pendant près de 2km l’autostrade et le traverse peu avant Denkendorf.

                Le Peloton FRANCK suit en s’étirant sur l’axe ; soudain les voitures de soutien aperçoivent, courbé sur sa machine et roulant à tombeau ouvert sur l’autostrade, un motocycliste allemand. Le rebord du talus cache la moto, mais le dos voûté offre une cible alléchante. Du fond de la colonne jusqu’à la tête les mitrailleuses se mettent à crépiter. On tire même au canon … Oncques ne fût, motocycliste allemand à pareille tête. Malheureusement la cible est trop fugitive et le corsaire peut s’échapper. L’alarme est donnée, il n’est plus question de ruser. La première voiture du Peloton SAUVEBEUF est en vue de Denkendorf. Une patrouille s’empare de quelques civils et leur confie pour le bourgmestre ce message impératif : "la garnison de Denkendorf a une heure pour se rendre. Les maisons devront être pavoisées de drapeaux blancs. Si un coup de feu est tiré lors de l’entrée des premiers éléments Francais, le village sera bombardé et mis à feu."

                Pendant ce temps, le Peloton FRANCK déboîte sur l’autostrade pour s’assurer d’un pont et surveiller les lisières sud de Denkendorf. Quelques boches sont aperçus qui vadrouillent dans les bois. Des rafales de mitrailleuses sont les meilleures sommations. Les uns se rendent, d’autres s’enfuient. On n'a pas le temps d’aller les chercher. De toute manière ils se feront reprendre plus tard…..

                Mais bientôt l’équipage de Bourlingueuse est intrigué par un groupe curieux qui semble se diriger dans sa direction. Le chef de voiture prend ses jumelles. Ils ont des drapeaux blancs. Laissons approcher. … Soudain un grand éclat de rire soulève tout l’équipage. Le groupe s’étant rapproché ils peuvent distinguer des uniformes français de 1940 qui encadrent d’autres uniformes indubitablement germaniques. Ce sont en effet, des prisonnier français qui, armés de bâtons, amènent vers les alliés quelques personnes qui leur sont manifestement antipathiques. La vue des couleurs françaises excite leur ardeur et c’est au petit trot, suant et soufflant, que les principaux chefs de la Volkssturm régionale apparaissent devant le capitaine. Ce dernier après avoir recueilli de leur bouche les renseignements qui l’intéressent sur les effectifs et la disposition des défenses de la région, les fait accompagner par l’aspirant de la BIGNE jusqu’au PC du colonel à Wolfschlugen. Les informations parvenues à cette heure au PC laissent entrevoir une situation extrêmement confuse. Les allemands pris au piège par le verrouillage du Neckar et l’avance fulgurante des CC4 et CC6 de la 5ième DB, tournoient pour chercher une issue.

                Le PC du CC6 est attaqué à Harthausen et dégagé par le Peloton MAGDELAIN du 1er Escadron. Un automoteur est signalé à Grotzingen. Un 88 suivi d’un camion de munitions agit comme un corsaire dans le secteur sous les ordres d’un capitaine et de quelques canonniers. Mais Denkendorf tombe vers 10 heures et le colonel donne l’ordre de pousser sur Deizisau. Le Peloton FRANCK reprend la progression à son compte et libère un camp de polonaises, voisin d’une usine d’armement camouflée en lisière de forêt. De nouveau l’Escadron est engagé au milieu des bois épais. La petite route goudronnée qui descend vers la vallée encaissée du Neckar, prend peu à peu l’allure d’un coupe gorge. Les renseignements fournis par les polonaises sont assez précis : l’artillerie tractée s’est enfuie ce matin à l’aube et deux heures auparavant quelques sections d’infanterie ont pris la route de Deizisau. Certainement les allemands s’accrochent encore à cette région très facilement défendable.

                Bourlingueuse et Boxeuse viennent en effet à peine de s’engager dans le premier défilé, qu’elles sont accueillies par un feu nourrit d’armes automatiques. Elles dégagent l’axe et s’embossent en ripostant. Mais les tirs allemands sont précis et plongent à l’intérieur des tourelles. Le spahi CANO, conducteur de Boxeuse est obligé de fermer précipitamment son volet car les balles sifflent autour de sa tôle et il aperçoit que la tôle à côté de lui est trouée. De nombreux snipers se révèlent dans le sommet des arbres. Les 3 AM ripostent toujours efficacement. Le char Bouvines tire à obus explosifs de 75 dans les arbres, ce qui fait de magnifiques fusants. De nombreux snipers font la culbute. Cependant les tirs ennemis sont trop ajustés pour que l’on puisse continuer. Le capitaine de BAULNY donne l’ordre de repli ; sa jeep Bayeux est alors à la hauteur des premières voitures et sous le sifflement des balles ennemies le capitaine cherche à aider avec sa mitrailleuse au repli du Peloton en mauvaise posture. "est ce que je tire juste ? demande-t-il à GRIFFRATH, je ne vois pas très bien où mes balles arrivent.". Ce dernier avouera plus tard avoir répondu ; " bien sûr, elles tapent où il faut", sans avoir même regardé. Etant beaucoup plus préoccupé de sortir son capitaine de ce mauvais coin que de regarder si son tir était efficace.

                Volets fermés, les conducteurs d’AM exécutent une marche arrière impeccable et contribuent beaucoup par leur sang froid à la réussite d’un décrochage délicat.

Le Peloton FRANCK se retire donc jusqu’aux baraquements des polonaises déportées et se prépare à demeurer en surveillance. Docilement, pareilles à de bons chiens de garde à qui l’on dit "couche". les premières AM s’embossent. Quelques hommes débarqués sur la route s’affairent. Des ordres sont criés. Soudain, à 20 mètres de là une rafale de mitraillette éclate. Comme s’il ne pouvait amortir le choc provoqué par les quelques 20 balles qu’il vient de lâcher en direction d’un petit bunker, le brigadier chef MARIE, cramponné à son arme recul vivement dans notre direction. La curiosité l’a poussé à aller inspecter un petit blockhaus situé à quelques pas près de la lisière de la forêt. Mais au moment où il allait mettre la main sur la porte quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir celle-ci s’ouvrir et un canon de revolver se braquer sur lui …. Sa réaction fur immédiate mais le boche s’échappa par une autre issue et disparut aux yeux des témoins grâce à la proximité des bois. Quelques rafales de mitrailleuse essayèrent, mais en vain de l’atteindre, la densité des arbres était trop forte.

                Dans le bunker on découvre un téléphone relié à Deizisau. Quand le Peloton s’était présenté dans le village, les défenseurs étaient déjà avertis. Si l’on a manqué un prisonnier, il y a au moins un observateur gênant en moins.

                Le reste de la journée se passe sans incident saillant sinon un violent remue-ménage dans Denkendorf du au changement de régime. Dans la soirée le Peloton FRANCK se replie jusqu’aux premières maisons du village, l’Escadron devant y passer la nuit.

                Mais vers 22 heures de nouveaux ordres arrivent. L’opération sur Stuttgart a réussi. Le 3ième Escadron doit évacuer Denkendorf et se rendre à Neckartailfingen, à 50km au sud, sur le Neckar où le régiment se regroupe. Au moment du départ, les allemands arrivent en groupes serrés pour se rendre et ne comprennent pas le mépris de ces blindés qui passent auprès d’eux sans s’en occuper. A 22 heures Denkendorf, évacué, est de nouveau aux mains d’allemands qui ont raté leur reddition. Et c’est encore la marche en convoi de nuit. Les équipages sont exténués. Conducteurs, aides conducteurs et chefs de voitures se relaient. Finalement, après avoir vaincu l’embouteillage qui règne dans Neckartailfingen, les Pelotons se jettent sur les cantonnements qui leurs sont désignés, forcent les portes qui ne s’ouvrent pas et s’abîment, mort de sommeil, dans les lits encore chauds dont les propriétaires restent introuvables.

                22 avril - dimanche printanier. Messe de 11 heures, dites par l’aumônier dans une église qui tient encore debout. Pas d’ordres de départ. Dans la grande rue de Neckartailfingen grouille une foule paisible de Spahis qui bientôt iront s’accouder au grand pont sur le Neckar et abandonneront leurs pensées au fil de l’eau. Ce sont les premières heures de délassement qu’ils connaissent depuis Wildberg. Les blessés n’ont pas de plus grande joie que l’heure qui les délivre momentanément de leurs souffrances. Eux, les guerriers, savent apprécier les joies qui sont refusées au simple badaud.

                Dans la matinée, le régiment est rattaché directement à la 5ième DB. Départ vers 15 heures pour gagner la région boisée à 2 km au nord de Rottweil. Nous remontons le Neckar. Tous le long du parcours, des groupes de prisonniers français ou polonais libérés nous font ovation. La joie se lit sur tous les visages.

                Arrivés vers 16h30 au rendez vous, l’Escadron refait le plein d’essence et apprend que dans quelques heures il franchira le Danube à Tuttlingen. Les hussards de Napoléon y avait fait boire leurs chevaux. Le 3ième Escadron y trempera ses fanions noirs et ses calots rouges. Le lieu de stationnement est Emmingen à 8 km de Tuttlingen, village dont le type va être désormais classique. Longues maisons qui annoncent le Tyrol et l’Autriche avec leurs grands toits et, courant tout le long du premier étage, leurs balcons en bois submergés de géraniums rouges. Nous ne sommes plus qu’a une vingtaine de kilomètres du lac de Constance.

 

 

UBERLINGEN, CITE MOYENNAGEUSE SUR LES BORDS D’UN LAC, EST ENLEVEE PAR UN REGIMENT DE RECONNAISSANCE

 

 

 

 

                Le solstice de juin a pu en 1940, faire briller les carapaces des Panzerdivisionen qui déferlaient vers la France. Mais il les a un peu écrasées de ses rayons. Leur gloire, alors, avait presque atteint sa maturité. C’est au printemps, léger et subtil, fertile en renaissances, que les divisions blindées françaises envahissent le sol ennemi. Le rythme des opérations ne se ralentira plus. Le CC4 et le CC6, partant de la région de Tuttlingen, on pour mission d’agir en direction de Memmingen et de Kempten couverts au sud par le 2ième RSAR. Le régiment doit donc, pour appuyer la 5ième DB sur son flanc sud, reconnaître l’axe Stockach-Walspuren-Lippentstreut-Freikingen-Stepensfeld-Markdorf-Obertheuringen-Ettenkirch-Tettnang et Lindau, et boucher progressivement par des opérations de retardement les points importants du littoral nord du lac et notamment Uberlingen, Lindau et Friedrichshafen.

                Le 5ième Chasseurs a déjà occupé Stockach. Mais le CC est reparti vers l’Est. Immédiatement 100 SS l’ont réoccupé. Dans la nuit le Peloton SAUVBEUF est envoyé devant la ville pour boucher l’itinéraire de Tuttlingen et empêcher les convois de ravitaillement de s’aventurer à Stockach ; il s’installe dans une ferme dont les habitants sont réveillés les uns après les autres et expédiés à la cave dans le plus grand silence et l’obscurité la plus complète.

                Le 3ième  Escadron doit partir dès que l’essence sera distribuée. La veille, le capitaine a remarqué une assez forte hauteur boisée qui dominait Stockach. Facile d’accès, elle semblait favoriser une opération de débordement sur le flanc des défenseurs uniquement préoccupés d’interdire la route du nord.

                Vers 9h45, le Peloton FRANCK traverse Liptingen puis emprunte un moment la grande route de Tuttlingen à Stockach pour déboîter finalement sur la droite en direction de Munchhof ; ce dernier village est trouvé libre. Dès lors il s’enfonce dans les bois, les petites routes poudreuses font place à des chemins forestiers qui s’évanouissent comme par enchantement. Il faut continuer à travers bois, traverser des prairies spongieuses, s’embourber. Finalement on remet le pied sur la terre ferme et des chemins acceptables.

                La cote 624 est atteinte. Les jumelles inspectent les lisières puis silencieusement les voitures blindées descendent les pentes abruptes pour venir se terrer au milieu des villas et des vergers. Le Peloton FRANCK est arrivé ainsi dans le dos des premières défenses de Hindehüngen près de Stockach. Tout est fouillé : rien, pas un bruit, pas une figure humaine, c’est la ville de la Belle au Bois Dormant. Seuls, à l’entrée, les restes d’un Dodge et d’une jeep incitent à la méfiance. Tout à coup, le crépitement de 3 ou 4 mitrailleuses animent les lisières de Stockach. Le chef MAURICE envoie quelques obus dans les portes et les fenêtres des premières maisons qui s’agrandissent comme par enchantement. Quelques civils apeurés sortent. Ils viennent à nous traînant une marmaille affolée et geignante. Les SS ont commis des atrocités avant que nous arrivions, racontent-ils. Ils doivent maintenant se retirer dans les bois, à l’Est, car le calme est revenu sur le no man's land. Protégé par des éléments à pied qui fouillent en courant maisons et jardins, les AM s’engagent de plus en plus et arrivent sur la grand-place sans avoir besoin d’intervenir. Nos patrouilles sont lancées dans toutes les directions. La ville est de nouveau libre ; les drapeaux blancs sortent des maisons avec célérité. Peu à peu, les éléments de l’Escadron se retrouvent et se rassemble sur la route qui mène au lac.

                Après un déjeuner rapide, l’Escadron prend la direction du lac de Constance. Il ne reste plus que 4 kilomètres à franchir. Des reporters du service cinématographique de l’armée sont là pour filmer l’arrivée des premières unités françaises sur le bord du lac. Le Peloton FRANCK "rush" sur la ravissante petite route goudronnée qui mène à Ludwigshafen pendant que le Peloton BONNAFONT déborde par Espassingen. Après un gracieux tournant Bourlingueuse se trouve nez à nez avec les premières maisons de Ludwigshafen. La Volksturm, encadrée par quelques SS, vaquait tranquillement à de menus travaux ; la surprise est complète. Quelques rafales de mitrailleuses. Le soutient bondit hors des voitures. Ceux qui essayent de s’échapper et veulent en vain sauter quelques barrières pour gagner la campagne, sont rattrapés rapidement. Enfin voici le lac au bord duquel le Peloton BONNAFONT vient aussi d’arriver bien qu’ayant emprunté un itinéraire plus long. Les reporter exultant filment à tour de bras. Une charmante jeune fille rousse qui les accompagne et que l’Escadron reverra souvent, interroge un ressortissant suisse fixé à Ludwigshafen depuis quelques années et lui demande force détails sur les derniers moments de la résistance allemande. Les SS se sont, parait-il conduit aussi sauvagement qu’à Stockach.

                Les Allemands, abdiquant tout sentiment patriotique et tout sens national, sont prêts à faire la fête à ceux qui viennent les délivrer du cauchemar de 6 années de guerre. De fait, dans les rues, les gens ont l’air passablement joyeux. Mais il ne s’agit pas de s’attarder. Il reste encore quelques heures de jour. Le Peloton FRANCK, marchant maintenant plein Est, continue sur Sipplingen. Resserré entre les rives du lac et les collines qui viennent mourir dans l’eau, la route épouse les formes capricieuses des mouvements de terrain et serpente paresseusement.

                Soudain Bourlingueuse stoppe et tire au canon. Alerté, le reste du Peloton se range sur les bas côtés. Les officiers se portent à la hauteur de la première patrouille. Dans un coude de la route, à 200m de là, une barricade d’énormes madriers, empilés méthodiquement les uns sur les autres et retenus par des poteaux fichés en terre, barre le passage. A droite une dénivellation abrupte, à gauche les parois verticales d’une brèche faite dans la colline pour laisser passer la route. Aucune réaction ennemie. Les officiers s’approchent pour voir s’il y a des mines et se rendre compte de l’importance de la barricade. Il faut la démolir pour pouvoir passer. Bouvines passe devant les AM et tire quelques 75 explosifs. Les écorces de bois volent en l’air, la ligne électrique qui passait tout près est coupée net par un éclat et va griller quelques mètres carrés de la prairie dans laquelle elle est tombée. Il suffit de faire glisser les madriers sur le côté. La moitié du Peloton se trouve bientôt sur la barricade. Grâce aux mouvements coordonnés et aux efforts conjugués, en 20 minutes, l’obstacle est enlevé. La progression reprend. Mais Bourlingueuse annonce bientôt par radio une autre barricade à l’entrée du village de Sipplingen. Les balles sifflent au dessus des têtes. Tout le monde se camoufle ou se terre. Celle-ci est plus fortement tenue que la précédente. Bourlingueuse et Boxeuse répondent, les boches admirablement accrochés au terrain et servis par une position dominante n’abandonne pas de sitôt. Il faut les déloger au mortier. Le MDLJACQUOT, le brigadier chef MARIE, et le brigadier SAHIMI installent les mortiers près du scout-car Boufflers pendant que BUZZO, son illustre conducteur prend la liaison radio avec Bourlingueuse ; les premiers obus tombent assez loin derrière les positions allemandes.

                                               "Raccourcissez de 100 mètres" dit le MDLAUCHER

                                               "Raccourcissez de 100 mètres" répète BUZZO.

                Et l’équipe JACQUOT, MARIE, SAHIMI corrige.

                                               "À droite 50 mètres" reprend AUCHER

                                               "À droite 50 mètres" répète BUZZO

                Les coups sont au but. Le tir des mortiers se déplace à volonté et ira chercher les boches dans leur trou, on les voit se replier dans les premières maisons. Mais la nuit tombe ; il faut abandonner Sipplingen et revenir à Ludwigshafen pour y passer la nuit.

 

                25 avril. Hier, un vent léger ridait la surface du lac. Une sérénité beaucoup plus grande règne ce matin. Le soleil qui vient de se lever derrière les massifs de la lointaine Autriche, voit ses premiers rayons obliques se réfléchir sur la plaine liquide et baigner d’une lumière presque irréelle le paysage.

                Guerrier transporté dans une idylle wagnérienne, le 3ième Escadron s’étire sur toute sa longueur et glissant sur la route qu’il semble à peine effleurer, revient à la charge sur Sipplingen. La barricade à l’entrée du village se dresse, toujours hostile. Mais le feu du char Bouvines vient mettre fin au charme de ces premières heures. L’une après l’autre les maisons qui servaient à épauler la barricade sont les cibles de l’obusier. Elles ne flambent pas mais une fumée épaisse s’échappe par les fenêtres arrachées. Les obus fumigènes devaient faire sortir les défenseurs présumés et camoufler la patrouille à pied du Peloton SAUVEBEUF qui fait sauter la barricade et pénètre dans le village.

                Les premiers éléments fouillent les maisons suivant les règles les plus canoniques du combat de rues. Lorsque, rasant les murs, les premiers éléments rencontrent soudain au détour d’une rue, une fille plantureuse au visage suspect qui les accueille avec le plus bel accent de Belleville "les frisés doivent avoir f… le camp. On ne plus depuis ce matin". Puis, cette accorte personne se met à distribuer des baisers douteux aux jeunes chevaliers qui viennent la délivrer des mains des infidèles. Il faut se gendarmer pour que cette comédie prenne fin et l’on continue de fouiller le village. Pourtant cette femme n’avait rien de la Lorelei. La plupart des maisons sont vides car la population s’est réfugiée dans une grotte de la montagne.

                Le bourgmestre est bientôt convoqué à la mairie. Là, l’ordre lui est intimé de faire ramasser dans sa commune les armes et le matériel de guerre ainsi que les postes de radio et les appareils pouvant servir à l’occupant.

                Au moment où nous allons reprendre la progression, un ordre du colonel nous enjoint d’attendre. On s’attend à une forte résistance à Uberlingen et il ne sera pas de trop d’engager les trois Escadrons du régiment, le 1er par le nord, le 2ième part le nord Est, et nous par le nord ouest et l’ouest. Le Peloton FRANCK poursuivra donc sa marche sur la route côtière et le Peloton SAUVEBEUF recherchera la liaison avec le 1er Escadron vers l’intérieur. Le départ est fixé à 16 heures. Des renseignements douteux font savoir que les allemands ont l’intention de faire sauter une falaise haute de 60 mètres, à mi chemin entre Sipplingen et Uberlingen, sur les premières voitures qui s’aventureront sur cette route étroitement resserrée entre le lac et le rocher, le capitaine décide donc de n’engager le Peloton FRANCK que lorsque le sommet de la falaise aura été reconnu par le Peloton SAUVEBEUF, d’autant plus que l’on aperçoit une certaine agitation sur les croupes dominant la falaise. Des gens semblent creuser des emplacements.

                A 16 heures, le Peloton FRANCK fait un premier bond à 1 km de Sipplingen, cependant que le Peloton SAUVEBEUF file sur Hodingen par des sentiers peu destinés à recevoir des AM. On va même à travers champs et à travers bois. Hodingen est atteint sans mal. Le Peloton MAGDELAIN du 1er Escadron vient d’y arriver. Aussitôt une patrouille à pied va fouiller le dessus de la falaise. On trouvera bien dans une cabane un appareil bizarre qui pourrait être un déclencheur de mines, mais les habitants assurent que les SS sont partis depuis une heure et ont dit qu’ils ne feraient pas sauter la falaise. Le Peloton FRANCK peut donc s’engager sur la route, mais il rencontrera 3 barricades exceptionnellement solides et ce n’est qu’à 20 heures qu’il arrivera à l’entrée d’Uberlingen. Le Peloton SAUVEBEUF, sans s’attarder à Hödingen, malgré l’aspect accorte des villageoises, descend sur Uberlingen.

                Batailleuse est en tête avec le MDL TRAWCZETOW, dont c’est la première vrai reconnaissance. Complètement sorti de sa tourelle pour mieux voir, TRAWCZETOW conduit sa voiture avec beaucoup d’intelligence, choisissant bien ses points d’observation et allant rapidement de l’un à l’autre. C’est ainsi qu’il surprend complètement le poste allemand chargé de la défense de l’issue ouest d’Uberlingen. Il y a une dizaine d’hommes armés de fusils et de bazookas ; de quoi détruire au moins une AM et nous retarder pendant une heure, mais ils n’ont pas entendu venir Batailleuse, l’ont aperçue trop tard, la mitrailleuse et le canon sont braqués sur eux, ils ne peuvent que se rendre. TRAWCZETOW, les oblige à tirer leurs bazookas, ce qu’ils font volontiers et sans manquer les cibles qui leurs sont proposées. Le fracas des éclatements couvre un moment les bruits de combat qui viennent du nord où le 1er Escadron semble avoir trouvé un contact sérieux à en juger par la cadence de tir qui est rapide. Mais ici la route est libre. Seule une barricade défend l’entrée de la ville. En cinq minute une brèche y est pratiquée et Batailleuse s’introduit sous la protection immédiate d’une forte patrouille à pied avec leLT de TARRAGON, l’Adj BASQUES, et le brigadier chef NAVARO .

Un cycliste allemand aperçoit la première voiture et veut faire demi-tour pour aller prévenir la résistance de notre arrivée. Une balle de la carabine de CI. lui traverse le front avant qu’il ait eu le temps de finir son tournant.

                Le Rathaus est bientôt atteint, le bourgmestre est convoqué, les drapeaux blancs commencent à sortir et les patrouilles à pied ramènent des prisonniers de toutes les ruelles. Ils sont bientôt 60 le nez au mur. Vingt minute après l’arrivée du Peloton au Rathaus, un char du 1er Escadron survient avec le Lt SAINT-OLIVE . Les dernières défenses sont tombées. On se partage la ville pour en assurer un rapide nettoyage. Le Lt colonel de la CHAUELAIS ne tarde pas à arriver pour installer son PC sur la place centrale. Encore quelques minutes d’efforts et, à son tour le Peloton FRANCK, suivi du Peloton BONNAFONT après avoir triomphé des barricades, fera son entrée dans cette charmante petite ville où les confortables villas modernes entourent tout un quartier ancien de vielles maisons, de monuments patinés par les ans et de ruelles en escaliers dégringolant sur le port d’où l’on découvre cette vue admirable du lac de Constance, fermé par la barrière des montagnes de Suisse.

                Avant de reprendre la poursuite, l’Escadron marque un arrêt de trois jours à Uberlingen, au cours desquels chaque Peloton envoie des patrouilles dans toutes les directions car le pays est encore loin d’être sûr, la patrouille AYVAZIAN en est une preuve.

 

                A la sortie de Nussdorf, Bigorneuse, l’AM d’AYVAZIAN reçoit trois coups de bazookas tirés par des SS embusqués derrière la voie ferrée, tout contre la route. Heureusement, Bigorneuse roulait assez vite et les bazookas lancés manquèrent leur objectif, mais le conducteur ROCGER s’est ému et voilà l’AM à moitié embourbée dans le fossé. Bichonnée se rapproche avec BONFAIT et pendant ¾ d’heure on se tiraille de part et d’autre. Enfin les boches se rendent, mais le chef AYVAZIAN a été blessé dans l’action, les équipages respirent car leur situation n’était pas brillante, étant isolés et surtout arrêtés, contre des ennemis bien abrités et bien armés. Enfin, tout est bien qui finit bien. AYVAZIAN se remettra vite de sa blessure.

                L’itinéraire assigné au 3ième Escadron passe par une région de hauteurs assez fortes et boisées qu’il faut franchir coûte que coûte avant d’arriver dans la vallée de Ravensburg et Weingarten. Dimanche, à 6 heures du matin, l’Escadron quitte Uberlingen où il a connu ses premiers jours de repos et traverse successivement Frickingen, Heiligenberg, Eckbeck sans trouver âme qui vive.

                Près de l’Illmensee, le gros de l’Escadron continue sur l’axe Oberhomberg, Limpach-Urnau, pendant que le Peloton FRANCK file reconnaître Deggenhausen et Wittenhoffen. Il devra ensuite rejoindre Urnau. Empruntant deux vallées assez larges, le Peloton FRANCK avance rapidement. Quelques maisons isolées sur la route sont pavoisées de drapeaux blancs dès que les blindés sont aperçus. Les rares civils qui circulent ont un mouchoir blanc à la main et l’agitent de loin dès qu’ils nous aperçoivent.

                Arrivée devant Wittenfoffen, Bourlingueuse s’embosse. Des silhouettes casquées semblent se profiler à l’entrée du village. POULET pointe sa tourelle dans la direction suspecte et lâche une rafale de mitrailleuse. Immédiatement, c’est la galopade effrénée derrière les arbres qui bordent le village. Les mitrailleuses entrent en action ; un allemand est blessé, les autres se rendent. La Volksturm de Wittenhoffen même armée de bazookas n’a pas fait long feu. Le Peloton FRANCK après avoir fouillé le village rejoint le gros de l’Escadron à Urnau où BONFAIT est entré le premier avec Bigorneuse. Devant aller se poster sur la route de Ravensburg, BONFAIT avisant un civil allemand lui demande où est le carrefour correspondant : "je suis le général commandant en chef de l’armée Hollandaise" répond, celui-ci.

                " Je me fiche de l’armée Hollandaise" interrompt BONFAIT, "où est le carrefour de la route de Ravensburg."

                " Vos jeunes Français, dira plus tard le général au capitaine, sont fougueux et emportés dans l’action, je reconnais la furia francese."

                Vers 18heures, la marche en avant reprend en direction de Ravensburg et Amtzell.

La journée n’a pas été dure ; les routes sont belles ; nous fonçons toujours plus à l’Est ; les Spahis chantent.

                " Cavaliers brillants de l’espace" ils aiment ces grandes chevauchées qui les portent d’un endroit à l’autre de la bataille. Ils sont fiers des brillantes avances françaises. Ils savent que la fin est proche que l’ennemi commence à être en pleine déroute et ils ne rêvent plus qu’à une chose ; le forcer et l’acculer enfin dans sa tanière. Ce jour là n’est pas loin. Cette nuit ils coucheront à Wangen et demain soir ils seront à la frontière autrichienne.

 

 

 

 

 

LE REDUIT

 

                30 avril, ce matin d’après les renseignements du 2ième bureau, le régiment doit tomber sur les premières défenses du fameux réduit bavarois, où Hitler a décidé de résister coûte que coûte.

 

                C’est au 3ième Escadron qu’échoit l’honneur de tâter les premières défenses. Le capitaine commandant est en effet chargé de reconnaître l’axe Wangen-Oberstaufen.

 

                A 7 heures, le Peloton SAUVEBEUF en tête de l’Escadron fonce sur Whombrecht pendant que le Peloton FRANCK déborde par Hergatz. Ces deux localités sont prises sans difficultés. Mais les ponts de la grand-route sont coupés et il faut trouver un itinéraire praticable. Une faible résistance devant Mukatz est rapidement dispersée. Le Peloton SAUVEBEUF, ahuri de ne pas trouver plus de résistance s’engage profondément dans Heimenkirch où seraient postés un certain nombre de SS. L’éclairage est subitement pris à partie par des bazookas qui partent des caves et des mitrailleuses qui le prennent en enfilade. Les projectiles manquent leur but. La réaction est violente. Le Spahi CINI est blessé au bras. Le soutien patrouille à pied et fait quelques prisonniers. Le 3ième Peloton arrive à la rescousse et envoie aussi quelques patrouilles dans la direction des mitrailleuses qui viennent de tirer. Elles ne retrouvent que les douilles encore brûlantes. Les gaillards se sont enfuis et doivent attendre plus haut. Le Peloton SAUVEBEUF, en effet, ayant repris sa marche est arrêté quelques Kms plus loin par des tirs de bazookas et des tirs de mitrailleuses très ajustés dont les servants sont remarquablement abrités derrière une petite crête. Les AM ripostent et, fonçant au sommet, mitraillent les boches qui s’éparpillent non sans laisser plusieurs des leurs sur le terrain. Les abords sont fouillés par ALIBERT et une patrouille à pied ; un allemand est découvert, caché au milieu d’un tas de fumier, mais il a mal dissimulé la partie la plus charnue de son individu. L’aspirant CHEVALLIER est au comble de l’irritation et refuse de lui faire quartier. Le 1er Peloton a été durement éprouvé depuis ce matin. Le calme rétabli, le Peloton FRANCK reprend la progression à son compte. Fort d’une expérience récente, il se coule prudemment dans la direction de Simmerberg. L’obusier Bouvines calme sa nervosité en en voyant quelques explosifs tâter les lisières des bois. Le chef de Peloton observe à la jumelle, pas d’ombres alarmantes. Les premières AM s’engagent, remontent puis débouchent brusquement dans Simmerberg. La surprise est complète, les boches affolés, obéissent aux injonctions des mitrailleuses et se rendent de toutes parts. Le chef MAURICE effectuant une perquisition dans un Gasthaus, déniche un LT colonel qu’il amène, hilare, devant son chef de Peloton. La première parole de ce prisonnier de marque a été : "vous êtes vraiment arrivés bien vite" Mais Simmerberg est rapidement abandonné pour s’élancer en direction de Oberreute. Un groupe de maisons à nettoyer arrête un moment la marche du Peloton. Le chef MAURICE Aperçoit sur une route à 800 mètre de là, une auto allemande suivant notre direction. Un obus tiré et bien placé l’immobilise et l’on voit quatre allemands s’enfuir rapidement à travers champs. Un deuxième obus vient percuter au milieu des fuyards ; il n’en fut plus question.

                Mais l’AM de tête a pris le mors au dents et file toujours en direction de Oberreute. En chemin, 250 soldats Hindous, habillés à l’allemande se jettent littéralement sous les voitures pour se rendre. Oberreute est enlevé sans beaucoup de difficultés. Les Allemands sentent la fin et se rendent par 10 ou 20. Ils disposent cependant d’un matériel considérable, entre autres, de nombreuses mitrailleuses de 20. Quelques chasses à l’homme épiques sont pourtant organisées. Les irréductibles tentent, en effet de gagner les forêts voisines.

                GRIFFRATH, le conducteur du capitaine commandant se promenant dans le cimetière, se trouve soudain nez à nez avec un boche qui se cachait derrière une stèle. Tout les deux ont la même réaction et se mettent à jouer à cache-cache derrière les tombes. En fin de compte, GRIFFRATH Parvient à lui mettre la main dessus.

                Il parait qu’à Oberstaufen nous avons des chances de rattraper Laval et ses sbires. Voilà de quoi nous donner des ailes et nous mettre sur des charbons ardents ; il faut abréger les recherches un peu plus longues qu’il n’est nécessaire dans les laiteries et fromageries d’Oberreute.

                A mesure que nous nous enfonçons vers le sud, le paysage devient de plus en plus grandiose. Nous sommes au début de la fameuse Alpenstrasse et songeons à l’emprunter pour accéder à Oberstaufen. Mais cette route n’est pas finie. Seuls quelques tronçons ont été réalisés dans cette région. Si bien que le Peloton FRANCK voit la route se resserrer pour aboutir finalement à une sorte de chemin de contrebandier. La neige tombe abondamment et des bruits de chars montent de la vallée. Sont-ils allemands ? Sont-ils français ? On décide quand même de continuer. La visibilité est presque nulle. A quelques km d’Oberstaufen, le chemin s’élargit pour faire place à une excellente route. La neige tombe toujours. Les bruits de chars n’ont pas cessé. Mais maintenant qu’ils sont plus distincts, il nous semble reconnaître le bruit sympathique des chars américains. Un CC de la 1ère DB vient d’occuper la ville juste avant nous. La frontière autrichienne est enfin atteinte.

 

 

L’AUTRICHE

 

 

 

                1er mai. Deux correspondants et une charmante correspondante de guerre sont arrivés à l’Escadron pour filmer l’arrivée des troupes française en Autriche.

                La mission de l’Escadron est une reconnaissance au-delà de la frontière. Près de l’ancien bureau de douane, la patrouille de tête tombe sur un petit pont et une barricade en rondins. Les allemands ne doivent pas être bien loin car les scies sont encore dans les arbres et semble avoir été abandonnées précipitamment. La barricade est facilement démolie ; les équipages ont acquis une technique irréprochable au cours de la campagne. Les premières voitures franchissent la frontière à 11h30 et foncent sur Springen, premier village autrichien ; il est libre. La mission est terminée. Mais cela ne fait pas l’affaire des cinéastes qui pensaient assister à un spectacle rare. Aussi faudra-t-il monter une mise en scène digne de commémorer un tel évènement. Un car allemand qui gisait sur le bord de la route est mis en flammes pendant que les AM passent en trombe auprès de lui comme des monstres satisfaits. La barricade du petit pont frontière est mise à moitié en place ; des grenades fumigènes sont amorcées et, dans un nuage de fumée, écrasant une barrière dont les éléments volent en  éclats, le char Bouvines rentre victorieusement en Autriche. Les festivités se termineront autour d’excellentes cerises à l’eau de vie.

                L’Escadron revient à Oberstaufen mais repart le lendemain pour Schwartzenberg. Nous reprenons le même itinéraire que la veille, le premier Peloton atteint Reichitzer vers 13 heures. Au-delà il est impossible de passer, tous les ponts sont coupés et la vallée de la Ducken est trop encaissée pour pouvoir songer à continuer.

                Le PC et le 1er Peloton s’installent à Riefenberg tandis que le 3ième occupe Reichitzer et le 2ième Springen

                La vie morose recommence. Les allemands, poussés par la faim hors de la montagne et des forêts viennent se constituer prisonniers ; près de 300 seront ainsi rassemblés en deux jours. Seules quelques liaisons avec le maquis autrichien et des promenades dans la montagne vinrent agrémenter cette existence statique. L’une d’elles est d’ailleurs restée mémorable.

 

                Le capitaine commandant, en mal de mouvement, était monté avec le lieutenant de SAUVEBEUF et le toubib HARDY au dessus de Riefensberg. Ils étaient arrivés au sommet et se roulaient voluptueusement le torse nu dans la neige lorsqu’ils aperçurent, à quelques centaines de mètres, des allemands qui évitaient les villages pour échapper aux investigations des troupes françaises. Les drôles étaient armés, les promeneurs ne l’étaient pas. Il leur fallut se résoudre à les voir défiler devant eux et continuer tranquillement leur chemin. L’instinct chasseur était bafoué.

 

                Le 6 mai, l’Escadron reçoit l’ordre de se porter à Weiler près de Simmenberg. C’est là que l’armistice devait le trouver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ARMISTICE.

 

                Armistice. C’est sur ce mot que doivent se terminer ces pages, car à travers la gaîté folle, à travers la joie profonde avec lesquelles fut fêtée l’annonce de cette date si attendue, l’on pouvait percevoir déjà une sourde mélancolie. L’Escadron noir était un Escadron de guerre, ce n’est pas un Escadron de paix. La fin de la lutte marque aussi la fin de cette communauté de vie, de désirs, d’espoirs, parfois de souffrances, si pleine, si belle, que les années pourront passer sans que le souvenir s’efface dans la mémoire de ceux qui y ont participé. Elle marque aussi la fin de cette période propre, nette, où l’on luttait avec franchise, où gagnait celui qui faisait preuve des meilleures qualités morales. L’Escadron noir n’a pas connu les histoires en dessous, les compromissions, qui à chaque échelon caractérisent les après guerre. Cette fois ci parviendrons-nous à les éviter ? Retrouverons nous dans la vie civile cette ambiance de camaraderie, de serviabilité, de confiance réciproque, retrouverons nous cette amitié irréfléchie et instinctive qui nous réunissait les uns aux autres ? Ces efforts déjà entrepris depuis plusieurs années, ces long mois de préparation et d’entraînement en Afrique, ces semaines et ces mois de captivité en Espagne pour rejoindre l’armée libre, ces heures dans la neige des Vosges, ces longues et fatigantes étapes tout le long de la France et de l’Allemagne, cette lutte contre la peur avouée ou inavouée, mais toujours présente et qu’il faut sans cesse chasser d’un coup de volonté ou d’amour propre, tout cela n’avait pas seulement pour but de chasser les allemands de France, l’idéal était plus haut encore, il s’agissait de relever la France, de lui rendre l’éclat que ces années de facilité de futilités et de luttes fratricides lui avaient fait perdre. Par conséquent, ces efforts, l’Armistice n’en marque pas la fin, la disparition de l’Escadron noir n’en doit être l’arrêt. La France, comme un noyé, commence à haleter. Chacun se doit de lui rendre son souffle sur et puissant, de force et de santé.

 

                Sinon, oserions-nous évoquer le souvenir des GUYON, SESTON, GUILLAUME, GARCIA, et tant d’autres qui ont tout donné pour cette entière résurrection. Le sort aurait pu aussi bien faire de nous les victimes nécessaires de notre victoire d’aujourd’hui. Le fait d’avoir été épargnés nous crée de lourdes charges face à la mémoire de ceux qui jalonnent la route de l’Escadron. Plus d’esprit futile, plus de recherche immodérée des plaisirs, plus de critiques acerbes et négatives, mais partout une gaîté de bonne aloi devant les promesses de la vie, un optimisme créateur où chacun, la journée faite, puisse considérer avec orgueil que ces heures qu’il vient de vivre ont servi à quelques chose, un désir, une volonté même de perpétuer dans la vie cette entente, cette compréhension qu’avaient produites des années de lutte côte à côte : programme enthousiasmant et réalisable dans cette France que l’on sent toujours si frémissante et si généreuse.

 

Le 18 juin 1945, le 3ième Escadron représentait le régiment à Paris, au défilé de la victoire. Pour la dernière fois, les fanions de corsaires noir et blanc flottèrent au vent au complet. Derrière le capitaine de BAULNY, qui pour une fois avait enfourché Batailleuse, tous se redressèrent dans les tourelles, comme dans les jeeps, les Dodges, et les scout-cars, souriant aux acclamations, souriant aux grandioses perspectives de Paris, et respirant derrière tout ce panache le sens profond du destin qui nous attend.

Date de dernière mise à jour : 13/11/2015